Article « Les temps du blues » – 30 mai 2019

Réédition semaine copie

Au programme de mon émission sur YouTube, Big Mama Thornton (rubrique « Un blues, un jour »), et Paul Robeson (rubrique « Réédition de la semaine »).

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© : Ciana Pullen

Nous allons remonter près de deux siècles en arrière, précisément jusqu’au 30 mai 1822, pour faire la connaissance de Denmark Vesey, un esclave né vers 1767 à Saint-Thomas, une des actuelles îles Vierges américaines. Son histoire est à la fois singulière et importante historiquement, je vais donc lui consacrer les deux parties de cette émission. Vesey, dont le vrai nom est Telemaque, deviendra la propriété de Joseph Vesey vers 1781 et vivra aux Bermudes. Comme c’était courant à l’époque, il sera ensuite revendu et se retrouvera un temps à Saint-Domingue, future Haïti. Mais suite à des problèmes de santé et notamment des crises d’épilepsie, il sera repris par Joseph Vesey, dont il adoptera finalement le nom. En outre, comme il parle couramment l’espagnol et le français, il lui sert également d’interprète.

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© : Charleston County Public Library

Il débarque ensuite en Caroline du Sud, toujours au service du même propriétaire auprès duquel il apprend à lire et à écrire, et en 1799, il gagne 1 500 dollars à la loterie. Une somme équivalente à 32 000 dollars actuels, largement suffisante pour acheter sa liberté moyennant 600 dollars de l’époque, mais aussi pour lancer une affaire de menuiserie et de charpente. À ce moment-là, il choisit aussi de se prénommer Denmark, Danemark en français, car Saint-Thomas, son île natale, est alors une possession danoise. Il épouse ensuite une esclave dont il souhaite également acheter la liberté, mais son propriétaire refuse de la vendre. Selon les lois alors en vigueur, cela signifie que ses enfants seront aussi esclaves. Vesey commence à s’élever contre les règles qui privent les Noirs de leurs droits élémentaires, en particulier auprès de membres de l’église à laquelle il appartient.

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© : Amazon

Plus tard, en 1818, il va faire partie des fondateurs de l’African Methodist Episcopal (AME) Church, l’église épiscopale méthodiste africaine, qui souhaitait se séparer de l’église blanche et se libérer du joug de l’esclavage. Celle de Charleston, où vivait Vesey, compte près de 2 000 membres dès sa création. Mais les réunions entre Noirs inquiètent les autorités, qui interdisent les offices après le coucher du soleil, ou par peur que les Noirs s’instruisent, car n’oublions pas que les lois d’alors interdisent aux esclaves d’apprendre à lire. L’église sera même fermée temporairement en 1821. Et c’est le moment choisi par Denmark Vesey, qui est en outre le leader de la congrégation, pour entrer vraiment en scène. C’est aussi le moment que j’ai choisi dans mon émission pour une parenthèse musicale avec un spiritual, mais interprété en 1970 par une immense chanteuse de blues, Big Mama Thornton, Go Down Moses.

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© : Arhoolie
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© : The Minority Eye

Ce choix d’un spiritual ne doit évidemment rien au hasard. Car Denmark Vesey, qui en a donc assez de l’oppression exercée à l’égard de sa communauté, fomente depuis déjà quelque temps un soulèvement. D’autant que la traite des Noirs a repris de plus belle depuis le début du XIXe siècle pour répondre à une demande croissante de main-d’œuvre, et un grand nombre d’esclaves sont arrivés sur la Côte Est. En 1820, Charleston est peuplée de près de 15 000 Noirs sur un total de 25 000 habitants. Grâce à cela, Vesey pourrait rallier des milliers de personnes à sa cause, et mener la plus importante révolte d’esclaves de l’histoire des États-Unis. Il choisit le 14 juillet 1822, jour de la fête nationale française, car il sait que les vainqueurs de la Révolution ont obtenu l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue. Mais de plus en plus de Noirs sont au courant des projets de révolte de Vesey.

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© : Bernews

 

Ce dernier, qui redoute des fuites qui pourraient menacer son projet, décide d’avancer la date au 16 juin. C’était prémonitoire, car ce fameux 30 mai 1822, il est dénoncé par un esclave du nom de George Wilson qui prévient son propriétaire. Le maire de Charleston est averti, des milices et des groupes armés se forment pour traquer les meneurs de la révolte qui n’aura évidemment pas lieu. À l’issue des opérations, 131 suspects sont arrêtés et 35 conspirateurs condamnés à mort, dont Vesey qui est pendu le 2 juillet 1822, à 55 ans. Pour revenir à la musique, il faut se souvenir que Vesey utilisait notamment des chants dans son église pourpréparer son action. Mais les premiers recueils de chants traditionnels, les work songs, les field hollers et les negro spirituals, à la fois à l’origine du blues et du gospel, ne seront publiés que dans les années 1850 et 1860, peu avant la Guerre de Sécession.

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© : Bernews

 

Pourtant leurs origines remontent sans doute au XVIIIe siècle, mais on manque de témoignages et de traces écrites. Outre leur référence à la religion, ils sont équivoques car il s’agit bien de chants pour retrouver une liberté perdue. Des leaders comme Denmark Vesey s’inspirèrent d’épisodes comme la bataille de Jéricho, la traversée du Jourdain ou Daniel dans la fosse aux lions. Ce sont les vrais précurseurs, on retrouvera ensuite ces textes dans le réseau de l’Underground Railroad, toujours pour aider les esclaves, jusqu’à la Guerre de Sécession. Puis dans ces styles musicaux qui nous passionnent… À l’instar de Go Down Moses, Sometimes I Feel Like a Motherless Child est un des premiers spirituals retranscrits. Et comme le jeudi est le jour de la réédition de la semaine, j’ai programmé dans mon émission l’extrait d’une anthologie de Paul Robeson sortie chez Fantastic Voyage, « The Very Best of Paul Robeson ». Robeson l’a enregistré pour la première fois en 1926, et c’est donc Sometimes I Feel Like a Motherless Child.

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© : Archive

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