© : Jimmy Lee Williams / Music Maker.

Le sort s’acharne sur les artistes liés à la Music Maker Relief Foundation. Alors que je relatais hier dans mon précédent article le décès de Big Ron Hunter, la fondation annonce maintenant la disparition de Thomas James « Bubba » Norwood suite à des problèmes cardiaques, sans toutefois donner une date précise. Norwood étant né le 20 juin 1942, il s’est donc éteint à quatre-vingt-deux ans. Il fut un excellent batteur qui débuta au sein de la formation d’Ike et Tina Turner, travailla avec de grandes figures du R&B, de la soul, du rock ‘n’ roll et bien sûr du blues. Après avoir résidé à Saint-Louis, Missouri, il s’est réinstallé dans les années 1980 dans sa Caroline du Nord natale, où, durant ces quinze dernières années, il officia comme batteur « maison » pour Music Maker.

En 2010. Jimmy Williams.

Bien avant cela, ce natif de Durham grandit non loin de là, dans la petite ville de Carrboro, également toute proche de Chapel Hill. Il se passionne très jeune pour la batterie, sans doute vers l’âge de quatre ou cinq ans, comme il le révélait en avril 2019 dans The Northside News (1) : « Quand j’étais tout petit, j’avais l’habitude d’arracher de petites branches d’arbres pour taper sur nos meubles… Ça m’a valu beaucoup d’engueulades car ça laissait des marques sur le mobilier. Mais il fallait que je tape sur quelque chose, le batterie était en moi. » Toujours selon la même source, il joue dans un petit orchestre à l’école primaire après s’être bricolé un tambour surmonté d’un morceau de pneu. Il s’équipe alors plus sérieusement, et au lycée, il apparaît cette fois dans le groupe des « grands » du Lincoln High School, « concurrent » du Hillside High à Durham. Parallèlement, il se fait remarquer par Doug Clark, également batteur, qui lui permet de jouer occasionnellement dans sa formation, les Hots Nuts (2).

© : Winston-Salem Journal.

Fin mai ou début juin 1959, Ike et Tina Turner, qui n’ont encore rien enregistré et sont quasiment inconnus (3), se produisent à Durham. Ike cherche un batteur car celui qui officie habituellement avec eux profite systématiquement des breaks dans leur activité pour rentrer chez lui à Washington, et ne peut dès lors se familiariser avec le répertoire du groupe. Doug Clark intervient alors et propose James Norwood, qui n’a pas encore dix-huit ans, mais je préfère laisser le batteur lui-même raconter cet événement (dans une interview du 12 octobre 2017 par Abigail Nover au Marian Cheek Jackson Center à Chapel Hill) : « Ike et Tina Turner séjournaient à l’hôtel Biltmore à Durham, qui se trouvait juste à côté de Fayetteville Street, séparée du centre-ville par la voie ferrée. (…) Ils cherchaient un batteur, ils avaient entendu parler de Doug Clark et son groupe, ils l’ont sollicité et Doug m’a recommandé. (…) Ils m’ont appelé et m’ont demandé de participer à une audition, j’ai accepté et ils ont aimé. J’avais dix-sept ans à l’époque, ils sont venus chez moi et Ike a parlé à ma mère qui m’a laissé partir. (…) Mon premier concert a eu lieu le 5 juin à Nashville, Tennessee, j’ai eu dix-huit ans durant cette tournée, mon anniversaire tombait le 20 juin. »

© : Music Maker.

Ce qui aurait dû être une simple « pige » va se prolonger durant huit ans ! Sa présence au sein de la revue d’Ike et Tina Turner (et donc des Kings of Rhythm, un nom conservé pour son groupe par Ike depuis ses débuts à la fin des années 1940 jusqu’à sa mort en 2007) permet aussi à Norwood de se faire connaître, et il travaillera avec d’autres artistes majeurs. Car après avoir quitté Ike et Tina, il forme à Los Angeles avec d’anciens membres des Kings of Rhythm un groupe très demandé, Sam & The Goodtimers. Il accompagnera ainsi Gladys Knight, les Coasters, Jerry Butler, Archie Bell, Curtis Mayfield, Patti LaBelle, Marvin Gaye, Major Lance, Little Richard, les Monkees, et ce dans les plus prestigieuses salles du pays, dont l’Apollo à New York et le Regal à Chicago. Dans les années 1980, Norwood vit à Saint-Louis et joue pour le guitariste Herb Stadler, autre ancien des Kings of Rhythm, puis prend part à des tournées d’Albert King.

© : From the Rock Wall.

Éprouvé par les longues tournées auxquelles il participe depuis la fin des années 1950 (souvent au rythme de trois cents concerts par an sans parler des répétitions !), Bubba Norwood revient définitivement en Caroline du Nord en 1986. Il se contente d’abord de se produire localement, imposant son jeu racé, souple et nuancé partout où il passe. Mais à partir de 2009, il devient le batteur incontournable de la Music Maker Relief Foundation, sur le site de laquelle il explique : « Jouer avec les Music Makers m’a ramené en arrière (…), ça m’a rappelé l’époque où j’étais sur la route. Ce fut une bénédiction car ça me manquait de ne plus évoluer dans un cadre professionnel, ça m’a donné l’occasion de rejouer. Je suis si heureux d’être avec eux, je fais vraiment ce que je faisais par le passé. » Parmi bien d’autres, il livre une de ses prestations les plus édifiantes en 2019 sur l’album « Last Pair of Shoes » du chanteur-guitariste John Dee Holeman (mon article du 4 avril 2024). Des problèmes de santé avaient freiné ses activités ces deux dernières années, mais il restera parmi les grands batteurs de la Côte Est, et pas seulement de blues.

© : From the Rock Wall.

 

En 2018. © : From the Rock Wall.

(1). In Volume VIII, Issue 8. Il s’agit d’un journal communautaire diffusé dans le Northside, un quartier « à cheval » sur Carrboro et Chapel Hill, au nord des deux localités qui se jouxtent.
(2). Clark a formé les Hot Nuts à Chapel Hill vers 1955. Réputé pour ses chansons osées, ce groupe éclectique (R&B, soul, funk, blues…) fut très populaire dans les années 1960 en signant une dizaine d’albums, avant de disparaître des radars…
(3). Inconnus ensemble bien sûr, car Ike s’était déjà fait un nom dans le monde du blues dès le début des années 1950.