Article « Les temps du blues » – 24 fev 2019

Les temps du gospel copieAu programme de mon émission sur YouTube, Robert Belfour (rubrique « Un blues, un jour ») et les Harrod’s Jubilee Singers (rubrique « Les temps du gospel »).

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© : bandcamp

Cela fait donc quatre ans aujourd’hui que le chanteur et guitariste Robert Belfour nous a quittés, le 24 février 2015 à l’âge de 74 ans. Comme je le fais quand l’occasion s’y prête, je vous propose en guise de biographie de l’artiste le texte intégral (légèrement réadapté avec des liens et des illustrations supplémentaires) de l’hommage que j’avais publié sur le site de Soul Bagau moment de sa disparition. Pour mon émission, j’ai choisi un extrait de son deuxième album (« Pushin My Luck »), I Got My Eyes on You.

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En 2001 à Cognac. © : Corinne Préteur / Soul Bag

ROBERT BELFOUR, LE LOUP S’EST TU
© : Daniel Léon / Soul Bag
Fin juillet 2001, festival Cognac Blues Passions. Comme chaque fin d’après-midi, la scène de l’Eden accueille un concert en prélude à la grande soirée sur la proche scène principale, dite Blues Paradise. Face à nous, un homme seul, voix et guitare grondantes, pied qui martyrise le sol à le faire trembler. Il se nomme Robert Belfour mais il se fait aussi appeler Wolfman. Depuis la première seconde de son concert, il hypnotise l’auditoire. Car s’il semble parfaitement inoffensif, à chaque prestation la mutation opère : la scène le transforme, pleine lune ou pas. Du loup, il a peut-être certains traits anguleux, mais surtout cette volonté de ne pas lâcher prise une fois la morsure bien assurée. Car le blues de Belfour est mordant. Mordant autant que profondément terrien. Mordant et instinctif. Car cela fait de longues minutes que Belfour sait très bien qu’il va devoir se retirer au profit de Shemekia Copeland qui s’apprête à investir la grande scène. Il est temps. Le rituel est immuable, saluer le public, merci d’être venus et à la prochaine. Mais non. Belfour obéit à ses pulsions, et non seulement il continue, mais il monte le son à fond, joue de plus en plus fort, de plus en plus vite son boogie blues. Avec l’ardeur du meneur d’une meute que rien ne doit arrêter. Entre-temps, Shemekia a débuté son show avec une sono peut-être cent fois plus puissante, mais je ne l’entends pas.

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En 2013 au Bukka White Blues Festival à Aberdeen. © : Fabrice Ziolkowski / Soul Bag

Bien sûr, en ce mois de juillet 2001, Robert Belfour a fini par descendre de l’Eden, ça devait arriver. Et près de quinze ans plus tard, ce 24 février 2015, sans passer par la case Blues Paradise, l’artiste est monté au paradis. Ça devait arriver aussi, même si ça semble un peu tôt, car après tout, il n’avait que soixante-quatorze ans. On savait sa santé fragile depuis quelque temps du fait notamment du diabète, mais après quelques mois d’inactivité, il paraissait en mesure de se produire à nouveau. Sa belle-sœur et son neveu l’ont toutefois retrouvé mort à son domicile, sans que les circonstances du décès soient clairement établies… Né le 11 septembre 1940 près de Holly Springs (Mississippi), Belfour est issu d’une famille modeste. Son père joue de la guitare, et dès l’âge de sept ans, le jeune Robert essaie de l’imiter mais elle s’avère trop grosse pour ses petites mains… Il expliquera plus tard s’en être d’abord servi comme un instrument de percussion, et peut-être se forgera-t-il ainsi l’incroyable sens du rythme qui le caractérisera ensuite. Mais peu à peu, il progresse, comme il l’expliquait dans une interview à Roger Stolle : « J’ai vu jouer mon père quand j’étais petit. Je ne pouvais pas tenir la guitare mais je l’observais souvent. Et, le temps passant, il a commencé à me laisser m’amuser avec. Je suis finalement parvenu à jouer un air dès lors que j’ai pu tenir l’instrument, et la première chanson que j’ai apprise était Baby please don’t go. J’avais pris l’habitude de m’asseoir pour l’écouter en train de l’interpréter. Il jouait de la slide avec le manche de son petit canif. J’ai essayé aussi, mais je n’y suis jamais arrivé (…). »

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© : Abus Dangereux

En 1953, ses parents se séparent et il s’installe avec un de ses frères à Red Banks, où il découvre réellement le blues en écoutant la radio. Très influencé par Muddy Waters, John Lee Hooker et Howlin’ Wolf (ne cherchez pas plus loin l’origine de son pseudonyme Wolfman…), il joue de plus en plus sérieusement après la mort de son père qui lui a légué sa guitare. Plus tard, alors âgé d’une vingtaine d’années, il commence également à chanter. Il ne peut toutefois envisager une carrière musicale en cette période de récession qui frappe durement les États du Sud. En 1968, il déménage à Memphis où il vit de divers métiers (gardien, camionneur dans le bâtiment). À force de persévérance, il parvient dans les années 1980 à jouer de plus en plus souvent, surtout dans les clubs de Beale Street. Dans son interview avec Roger Stolle, il pense avoir donné son premier concert important en 1982 au Rust College, à Holly Springs, ce qui lui ouvrira effectivement les portes de plusieurs festivals dans la région.

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En 2007. © : Wikipedia

Son talent est désormais reconnu, et grâce au musicologue David Evans, il parvient enfin en 1994 à signer pour Hot Fox ses premières faces, au nombre de huit, sur la compilation « The Spirit Lives On: Deep South Country Blues And Spirituals In The 1990’s ». Fat Possum prend le relais et lui permet de graver deux albums, « What’s Wrong with You » (2000) et « Pushin My Luck » (2003), qui révèlent toute la force d’expression de son blues hautement excitant. Les tournées qu’il entreprend dans les années 2000 le mènent en Europe où l’on découvre sa musique sans concession, dont les racines sont bien connues mais qu’il assène dans un style bien à lui, compact, brutal, métronomique et enivrant. Ce blues primaire demeure le plus vivant et le plus bouleversant. Robert Belfour n’enregistrera plus et sa discographie est maigre au regard du talent de ce superbe bluesman traditionnel. Le loup s’est tu, pas sa musique qui marquera à jamais les esprits. Comme les crocs marquent la chair.

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© : Discogs

 

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© : Document Records

Notre page gospel du dimanche nous conduit près d’un siècle en arrière, au mois de février 1922, ce qui correspond à la première (et dernière !) séance d’enregistrement des Harrod’s Jubilee Singers. On ne connaît pas le jour exact mais ils ont enregistré six morceaux pour Black Swan, qui seront en outre les seuls. Leur chanteur ténor, Archie Harrod, qui donne son nom au groupe, en gravera deux en solo lors de cette même session, puis quelques autres. Complètement oubliés aujourd’hui, ces quatre vocalistes (deux chanteurs et deux chanteuses) ont pourtant joué un rôle essentiel dans l’émergence et la propagation des musiques afro-américaines. Concernant cette époque, on parle plus de groupes vocaux car il n’y a pas encore d’accompagnement musical sur les disques de gospel, ce qui ne tardera d’ailleurs pas…

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© : digifind-it

Mais si leur musique et leur interprétation semblent aujourd’hui bien archaïques à nos oreilles, certaines formations furent très populaires dès la fin du XIXe siècle. Les Fisk Jubilee Singers, fondés en 1871 à la Fisk University de Nashville, sont d’incontestables précurseurs, mais les Harrod’s Jubilee Singers furent leurs dignes successeurs. Pour donner une idée de leur popularité, ils firent une tournée mondiale en 1914 qui les mena au Canada, en Europe, dans les Caraïbes, en Australie ou encore à Hawaï… En 1921, ils attirèrent 5 000 personnes à l’auditorium d’Ocean Grove dans le New Jersey, une salle de très grande capacité pour l’époque ! Finalement, il ne leur manquera qu’une chose : nous laisser un patrimoine discographique plus conséquent… En tout cas, il me semble essentiel de penser aussi à de tels artistes qui sont de véritables précurseurs. Pour mon émission, j’ai évidemment programmé un de leurs six morceaux de février 1922, Way Over Jordan.

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© : Roots Vinyl Guide

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