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Mémoire de blues : Trumpet Records

Mémoire de blues : Trumpet Records

Photo publicitaire pour Trumpet de Sonny Boy Williamson II, 1953/1954. © : Bob Corritore.

Le 3 avril 1950, dans un studio improvisé dans les locaux de la radio WRBC située au 309 Farish Street à Jackson, Mississippi, une jeune femme de vingt-huit ans, Lillian McMurry, enregistre deux titres d’un groupe de gospel local, les St. Andrews Gospelaires. Depuis l’année précédente, avec son mari Willard qu’elle a épousé en 1945, elle occupe une partie du bâtiment dans lequel le couple a aménagé un magasin, où il vend notamment des vieux disques de blues et de gospel. Mais, bien qu’elle n’ait aucune expérience dans le domaine, Mme McMurry, passionnée de blues, de gospel mais aussi de country, rêve de créer son label discographique. Un rêve qui se réalise donc avec cette séance du 3 avril 1950 qui n’est autre que l’acte de naissance du label Trumpet.

Lillian McMurry. © : Mississippi Encyclopedia / Vitrice McMurry.

À peine deux mois plus tard, le 30 mai 1950, Mme McMurry enregistre quatre titres d’un autre groupe de gospel, le Southern Sons Quartette. Ils sont essentiels, car au catalogue de Trumpet, ils apparaissent en première position, les deux singles portant les numéros 118 et 119. Bien que gravés plus tôt, le single des St. Andrews Gospelaires arrive après (n° 120). Le 14 novembre, c’est le tour d’un duo totalement inconnu, mais les chansons (dont les titres ne sont pas tous identifiés…) ne sont pas commercialisées. Enfin, une dernière séance en 1950 voit Kay Kellum and his Dixie Ramblers réaliser le single n° 128, mais leur registre évoque davantage la country et la pop de l’époque.

Rarissime photo de Sonny Boy Williamson II, tirée du livre de Marc Ryan. © : archive.org

Mais Mme McMurry veut enregistrer des bluesmen. Elle entend alors parler d’un harmoniciste qui se produit depuis une dizaine d’années dans une émission de radio intitulée King Biscuit Time, sur KFFA à Helena, Arkansas. La dame ne se démonte pas, prend sa voiture et la route du nord pour trouver le bluesman. Il lui dit s’appeler Sonny Boy Williamson. Lillian McMurry apprendra des années plus tard qu’il s’agit en fait d’Alex (Aleck) « Rice » Miller, qui s’est approprié le nom de John Lee Curtis « Sonny Boy » Williamson, dont je parlais d’ailleurs hier dans un article. En décembre 1950, celui que nous appelons aujourd’hui Sonny Boy Williamson II signe un contrat pour Trumpet. Peu après, le 4 janvier 1951, il entre en studio et grave Eyesight to the blind et Crazy about you baby, de futurs classiques. Mais cette séance (qui sera réenregistrée en mars suite à un incident technique) prend une dimension historique car de toute évidence Mme McMurry sut mettre la main sur d’autres bluesmen, et pas des moindres : figurent en effet avec Sonny Boy le pianiste Willie Love, et les guitaristes Joe Willie Wilkins et Elmore James !

Le single original de Dust my broom par Elmore James. © : 45Worlds.

Ainsi, moins d’un an après ses premiers enregistrements, la jeune femme sans expérience est parvenue à réunir deux géants du blues, qui en plus réalisent leurs premiers disques chez Trumpet. En effet, après Sonny Boy, le 5 août 1951, Elmore James enregistre Dust my broom, autre chef-d’œuvre s’il en est. En 1951, Sonny Boy signe d’autres standards pour le label, Stop crying, Pontiac blues, Nine below zero et Mr. Down Child. Puis ses enregistrements s’espacent malgré quelques plages en 1953 et 1954. Quant à Elmore, hormis une reprise de Catfish blues, il en reste là. L’année suivante, Arthur « Big Boy » Crudup apparaît sur le label, étrangement crédité sous le nom d’Elmer et Elmo James (alors qu’Elmore est absent), mais il se contente de quatre morceaux, puis Jerry « Boogie » McCain sort quelques singles en 1953 et 1954. Hormis Willie Love, présent jusqu’en 1953, ce seront les derniers bluesmen notables à enregistrer pour Trumpet.

La plaque de Trumpet à Jackson. © : SoundGirls.

Du moins, presque… En effet, le 12 novembre 1954, l’incroyable se produit quand Sonny Boy grave From the bottom, accompagné à la guitare de B.B. King ! Ce sera le chant du cygne. Car Lillian McMurry n’a pas les moyens de retenir des artistes de cette stature. Elle a maintenu sa marque à flot en enregistrant à nouveau des groupes de gospel et de country, mais après avoir expédié les affaires courantes, elle met fin à l’aventure Trumpet. Dont elle peut toutefois être fière car elle a bien fait entrer sa petite marque dans la grande histoire du blues. Nul ne pourra lui enlever, et elle serait tout aussi fière de voir la belle plaque commémorative de la Mississippi Blues Trail qui se dresse depuis 2007 sur Farish Street. Après avoir créé la fugace marque Globe, Mme McMurry continuera ensuite de travailler dans le magasin de son mari, tout en s’assurant que ses artistes perçoivent bien leurs royalties et en poursuivant les labels concurrents qui tentaient de rééditer leurs chansons sans permission. Cette belle personne nous a quittés le 18 mars 1999 à soixante-dix-sept ans. Si vous souhaitez approfondir le sujet, je vous encourage vivement à rechercher le livre de Marc Ryan, Trumpet Records: An Illustrated History With Discography (1992, Big Nickel Publications), une source précieuse pour la rédaction de cet article.

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