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Robert Johnson, né un 8 mai

Robert Johnson, né un 8 mai

© : France Info.

Hasard du calendrier, Robert Johnson est né un 8 mai, en 1911 pour être précis. À Hazelhurst, Mississippi, une petite soixantaine de kilomètres au sud de Jackson, la capitale de l’État. Mais je ne vous ferai pas l’injure de retracer ici la biographie de ce bluesman parmi les plus influents de l’histoire de sa musique. Le chanteur et guitariste, le temps de cinq séances en novembre 1936 et juin 1937, enregistra une trentaine de titres, autant de pierres angulaires du blues, et dont la seule liste des principaux continue de donner le tournis de nos jours : Kind hearted woman blues, I believe I dust my broom, Cross road blues, Ramblin’ on my mind, Come on in my kitchen, Walkin’ blues, Hell hound on my trail, Stones in my passway, Me and the devil blues, Love in vain

Kind hearted woman blues, le premier morceau gravé par Robert Johnson. © : 45worlds.

Kind hearted woman blues en écoute.

 

La seule photo de studio de Robert Johnson, 1936. © : Delta Haze Corporation / Up Jumped the Devil.

J’ai donc trouvé un compromis, avec une sélection photographique étendue qui comprend les trois seules photos authentifiées de Johnson. Vous trouverez également des liens vers quelques chansons du bluesman. Ensuite, à celles et ceux qui souhaitent disposer d’ouvrages de première main et récents, je redonne les références de livres parus depuis 2019. Ayant eu la chance de lire tous ces livres, j’ajoute enfin mes chroniques de ces ouvrages publiées dans différents numéros de Soul Bag. Finalement, c’est en quelque sorte un « minidossier » qui compile tous les éléments récents sur l’incroyable Robert Leroy Johnson, qui fait plus que jamais parler de lui, que je vous propose !

Probablement la maison natale de Robert Johnson. © : Bruce Conforth.

Up Jumped the Devil: The Real Life of Robert Johnson (Chicago Review Press, 2019) par Gayle Dean Wardlow et Bruce Conforth. L’ouvrage le plus abouti sur Johnson, parfaitement documenté, fruit de longues recherches menées par deux auteurs référents depuis les années 1960. Traduit au Castor Astral sous le titre Et le diable a surgi – La vraie vie de Robert Johnson(2020). Une traduction toutefois approximative, et je vous conseille de privilégier l’édition originale en anglais.

 

© : Rough Trade.

Hellhound on my trail en écoute.

Brother Robert: Growing Up with Robert Johnson (Hachette Books, 2020), par Annye C. Anderson et Preston Lauterbach. Née en 1926, Annye C. Anderson fut la demi-sœur adoptive de Johnson, dans la famille duquel elle a vécu jusqu’à la mort du bluesman en 1938. Elle avait alors douze ans et offre un témoignage émouvant truffé d’anecdotes inédites. Mais l’ouvrage, qui contient une troisième photo authentifiée de Robert, n’a pas fait l’unanimité, du moins aux yeux d’éminents spécialistes américains. Bruce Conforth (coauteur, il faut le rappeler, de Up Jumped the Devil, lire ma chronique ci-dessous) remet pas mal d’éléments en cause, ainsi que Chris Strachwitz (fondateur d’Arhoolie), toutefois dans une moindre mesure. Mais le musicologue Davis Evans et bien moins sévère et voit plutôt là un ouvrage qui apporte un éclairage nouveau. Je partage son avis. N’opposons pas ces livres importants, rapprochons-les car ils se complètent. Traduit chez Payot & Rivages sous le titre Mon frère Robert Johnson – Dans l’intimité de la légende du blues (2021).

© : Discogs.

Cross road blues en écoute.

La ballade de Robert Johnson (Le mot et le reste, 2020), par Jonathan Gaudet. Belle surprise que ce livre d’un auteur québécois (et donc francophone), qui nous transporte dans un voyage romancé passionnant basé sur les vingt-neuf chansons de Johnson. Aucune prétention biographique, juste l’envie d’évoquer le bluesman d’une façon originale.

© : Deep End Songs.

Terraplane blues en écoute.

 

Love in vain (Glénat, 2014), par Jean-Michel Dupont (textes) et Mezzo (illustrations). Petite entorse à ma règle avec un opus qui date d’avant 2019. Mais cette bande dessinée, unanimement saluée par la critique, rééditée en différentes versions et traduite en plusieurs langues, est exceptionnelle. Sans jamais chercher à faire une biographie rigoureuse, les auteurs signent une œuvre très bien documentée, agrémentée d’une chronique de la vie des Afro-Américains dans le Mississippi rural des années 1930. En 2017, Dupont et Mezzo sont d’ailleurs partis dans le Mississippi pour un « voyage initiatique » dans les pas de Robert Johnson, d’où ils ont ramené un très beau reportage signé Nicolat Finet, Mississippi Ramblin’.

© : France Bleu.

Sweet home Chicago en écoute.

 

Chronique de Up Jumped the Devil: The Real Life of Robert Johnson (Soul Bag n° 236).
UP JUMPED THE DEVIL: THE REAL LIFE OF ROBERT JOHNSON
Par Bruce Conforth et Gayle Dean Wardlow, Chicago Review Press, 336 pages, anglais, 30 €.

Fish Lake, où Robert Johnson avait l’habitude de pêcher. © : Bruce Conforth.

Dans notre domaine, c’était forcément le livre le plus attendu de l’année. Inévitablement, face à un ouvrage consacré à Robert Johnson, on pense à tout ce qui a précédé sur le personnage. D’autant, selon une formule terriblement convenue, que le mythe a bien souvent dépassé la réalité. Je n’y ai donc pas échappé. Mais on s’aperçoit vite que les auteurs sont allés plus loin que leurs devanciers. En effet, la plus ancienne interview qui sert de base à l’ouvrage date de… 1959 ! Coïncidence, cette même année 1959 vit la sortie du premier livre générique sur le blues, The Country Blues de Sam Charters.

Dernière photo connue d’Ike Zimmerman jouant de la guitare. © : Loretha Zimmerman / Up Jumped the Devil.

Autrement dit, Up Jumped the Devil est le résultat de soixante ans de recherches de la part de spécialistes référents, et de ce point de vue, il est sans égal. Grâce à ces investigations, on accède à de précieux documents (contrats de mariage, cartes et plans d’époque, registres, certificats de naissance et de décès…) et entretiens réalisés auprès de personnes ayant personnellement connu Johnson et ses proches. Pourtant, malgré cela, il ne contient ni révélation fracassante ni grande surprise, car il s’appuie également partiellement sur des éléments connus et préalablement publiés, et des pans de la vie de Johnson resteront à jamais méconnus. Mais la démarche de Conforth et Wardlow réside ailleurs. À travers un récit chronologique, très factuel et à jour, ils ont souhaité rectifier un certain nombre d’erreurs de leurs prédécesseurs (quitte, d’ailleurs, à parfois manquer un peu de délicatesse) et tordre le cou au fameux mythe qui entoure le bluesman.

Publicité de 1936 pour la Hudson Terraplane, qui inspira une chanson enregistrée par Robert Johnson, sur ce qui restera le single le plus vendu de son vivant. © : Bruce Conforth.

Sur Robert Johnson lui-même, ils révèlent toutefois des phases peu abordées de son enfance et de sa jeunesse, de ses premières relations et de la période de sa vie à Memphis. À noter aussi leur étude très poussée morceau par morceau des deux séances d’enregistrement du bluesman, qui ravira les techniciens. En revanche, ils évoluent parfois à vue quand ils cherchent à vraiment percer sa personnalité, en employant des formules au conditionnel, comme « Robert aurait sans doute agi ainsi » ou « Robert aurait probablement pensé que… » Cela n’empêche pas le livre d’être captivant, car il nous convie à un voyage qui nous ouvre les portes du quotidien des bluesmen dans le Mississippi (et donc le Delta) des années 1920 et 1930, avec les conditions dans lesquels ils se déplaçaient, logeaient, jouaient et enregistraient quand ils en avaient l’opportunité. Précisons aussi que c’est écrit dans un anglais sans chichis très accessible.

Le Gunter Hotel à San Antonio, Texas, dans les années 1930, où Robert Johnson enregistra ses faces de 1936. © : University of Texas at San Antonio Libraries Digital Collections / Up Jumped the Devil.

En conclusion, si ce livre n’est pas révolutionnaire, il faut bien sûr souligner le travail de titans mené par les auteurs, qui se traduit par la somme d’éléments la plus importante jamais rassemblée sur Robert Johnson, pour un passage au crible sans concession qui escamote la légende entretenue par tant d’autres… Et franchement, compte tenu du temps qui passe, difficile d’imaginer qu’il soit possible d’aller plus loin. À moins que Brother Robert, l’ouvrage de Preston Lauterbach évoqué dans notre numéro 233 et attendu l’an prochain, ne vienne apporter du nouveau.
Texte : © Daniel Léon / Soul Bag.

Photo de Robert Johnson prise dans une cabine photographique. Ce fut la deuxième retrouvée du bluesman. © : Delta Haze Corporation / Up Jumped the Devil.

 

Couverture du livre Brother Robert, illustrée de la troisième photo authentifiée du bluesman, fournie par Annye C. Anderson dans le cadre de cette publication.

Chronique de Brother Robert (Soul Bag n° 239).
BROTHER ROBERT – GROWING UP WITH ROBERT JOHNSON
Par Annye C. Anderson avec Preston Lauterbach, Hachette Books, 224 pages, anglais, 28 dollars.

Elijah Wald, Annye C. Anderson et Peter Guralnick, 2 mai 2019, Amherst, Massachusetts. © : Preston Lauterbach.

Née en 1926, Annye C. Anderson est la fille de Mollie Winston Spencer et de Charles Dodds Spencer, qui épousa Julia Dodds Spencer, la mère de Robert Johnson. Robert passa son enfance et sa scolarité à Memphis, ville où il revint souvent une fois adulte et musicien. Madame Anderson a donc grandi dans sa famille. Et si elle n’est pas du même sang (ce que les auteurs comme l’intéressée mentionnent bien), on la présente comme une demi-sœur du bluesman, donc âgée de 12 ans quand il est mort. Recueilli en 2018 par Preston Lauterbach (lire notre numéro 233), ce témoignage unique d’Annye Anderson se décline en trois parties. La première se compose d’événements de la vie quotidienne partagés par Anderson avec Johnson. C’est fascinant et truffé d’anecdotes dont nous ne pouvons donner qu’un bref aperçu ici. On apprend ainsi où le bluesman prenait le train au bout de Hernando Street, les noms des clubs où il jouait, notamment sur Beale Street (et les titres des chansons qu’il interprétait !), qu’il adorait la country et écoutait assidument le Grand Ole Opry, qu’il allait voir des westerns avec ses « sœurs » dont Annye, qu’il lisait régulièrement les journaux et se tenait informé de l’actualité liée aux Afro-Américains, qu’il se produisit et tourna beaucoup avec Charles Leroy Spencer, pianiste et fils aîné de Charles Dodds Spencer…

Intérieur (ou plutôt décombres…) de la maison des Spencer, où Robert Johnson vécut avec sa famille. © : Preston Lauterbach.

La deuxième partie est un pamphlet autour des démêlés judiciaires relatifs à la succession du bluesman à partir des années 1970. Très instruite (elle occupa de hautes responsabilités dans l’éducation), Anderson s’y investit beaucoup aux côtés de Carrie, une fille de Julia, la mère de Robert. Elles échouèrent toutefois, flouées par le peu scrupuleux Steve LaVere… Lauterbach et Elijah Wald soumettent ensuite Anderson à des questions-réponses, avec là encore de savoureuses révélations : Robert Johnson utilisait un dé à coudre pour jouer en slide, il n’écrivait pas ses chansons et avait son répertoire en tête, il n’allait jamais à l’église… Lauterbach termine en décrivant Beale Street à l’époque de Johnson. Enfin, l’ouvrage révèle une photo inédite de Johnson, très certainement authentique et qui fait déjà beaucoup jaser ! Quant au témoignage d’Annye Anderson, on pourra difficilement le remettre en cause. Il provient d’une personne instruite, il est très précis, méthodique (sa relation des événements sur la succession est d’une implacable rigueur), et Lauterbach, spécialiste reconnu de Memphis, a vérifié la concordance entre les événements et les lieux à l’époque du bluesman. Cet ouvrage est un document unique car il apporte un éclairage nouveau sur la vie de Johnson à Memphis. Dans le prolongement de celui de Bruce Conforth et Gayle Dean Wardlow (« Up Jumped the Devil – The Real Life of Robert Johnson », voir notre numéro 236), il est très factuel et fait table rase des clichés et des histoires de pacte avec le diable qui accompagnaient de nombreux récits sur le bluesman. Il ne faudra d’ailleurs pas commettre l’erreur d’opposer ces deux livres parus à un an d’écart, mais au contraire les rapprocher : en effet, ils se complètent et constituent la base documentaire la plus remarquable, la plus fiable et la plus objective actuellement disponible sur le bluesman.
Texte : © Daniel Léon / Soul Bag.

 

Chronique de Et le diable a surgi – La vraie vie de Robert Johnson (Soul Bag n° 240).
ET LE DIABLE A SURGI – LA VRAIE VIE DE ROBERT JOHNSON
Par Bruce Conforth et Gayle Dean Wardlow, Le Castor Astral, 338 pages, 24 €.
Dans notre numéro 236, nous écrivions tout le bien que nous pensions de la version originale de cet ouvrage, Up Jumped the Devil – The Real Life of Robert Johnson. Et dans ce numéro 240, nous donnons la parole aux deux auteurs américains sur ce livre, qui constitue à nos yeux « la somme d’éléments la plus importante jamais rassemblée sur Robert Johnson, pour un passage au crible sans concession qui escamote la légende entretenue par tant d’autres (…), et franchement, compte tenu du temps qui passe, difficile d’imaginer qu’il soit possible d’aller plus loin. » Malheureusement, la traduction de cette édition française n’honore pas l’originale. Après une préface, en fait une introduction inédite et bien documentée qui plante le décor, le traducteur multiplie approximations, formules maladroites, et, pire, contresens… Certes, les non-anglophones s’en contenteront, mais compte tenu de l’importance de cet ouvrage, une fois encore le meilleur et le plus complet jamais paru sur Robert Johnson, nous ne pouvons qu’inviter les autres lecteurs à se tourner vers l’édition originale en anglais.
Texte : © Daniel Léon / Soul Bag.

 

Illustration de Don Wilson sur la pochette de « King of the Delta Blues Singers, vol. 2 », qui représente la chambre transformée en studio d’enregistrement pour Robert Johnson. © : Stefan Wirz / Sony Music.

Chronique de La ballade de Robert Johnson (Soul Bag n° 242).
LA BALLADE DE ROBERT JOHNSON
Par Jonathan Gaudet, Le mot et le reste, 384 pages, 24 €.
Troisième livre sur Robert Johnson en trois ans ! Après la biographie fouillée Up Jumped the Devil en 2019, le témoignage Brother Robert: Growing Up with Robert Johnson en 2020, voici donc cette « ballade ». Un livre qui ne fera pas polémique car il s’agit d’un roman, ou plutôt d’un voyage. Le principe est simple. L’auteur a pris les 29 chansons du bluesman qui constituent les chapitres de son livre. Ainsi, outre Robert Johnson lui-même, il ressuscite celles et ceux qui l’ont connu, qui interviennent de son vivant ou après sa mort. Il décline 29 histoires dans lesquelles il imagine leur quotidien, leurs rencontres, leur parcours… Aucune recherche de vérité historique là-dedans, mais attention, le livre n’a rien de loufoque, c’est du sérieux. Jonathan Gaudet connaît très bien Robert Johnson et les personnages de son univers, tout comme il reconstitue parfaitement le Sud des États-Unis des années 1930. En outre, le récit est bien écrit dans un style vif, direct : une fois qu’on a commencé à le lire, malgré la pagination conséquente on n’a plus envie d’en sortir ! Bref, un mot suffira : bravo.
Texte : © Daniel Léon / Soul Bag.

 

Une photo censée représenter Robert Johnson et Johnny Shines, toutefois jamais authentifiée. © : Soul Bag.

Chronique de Mon frère Robert Johnson (Soul Bag n° 244).
MON FRÈRE ROBERT JOHNSON – DANS L’INTIMITÉ DE LA LÉGENDE DU BLUES, par Annye C. Anderson, Payot & Rivages, 176 pages, 19 euros.
Traduction de Brother Robert – Growing Up With Robert Johnson (lire notre numéro 239), ce livre a fait l’objet de controverses, notamment de la part de Bruce Conforth (coauteur de Up Jumped the Devil – The Real Life of Robert Johnson, lire notre numéro 236), qui remet en cause la véracité des faits relatés par Annye C. Anderson. C’est la fille de Mollie Winston Spencer et de Charles Dodds Spencer, qui épousa Julia Dodds Spencer, la mère de Robert Johnson. Madame Anderson a donc grandi dans sa famille, et si elle n’est pas du même sang, on la présente comme une demi-sœur du bluesman, donc âgée de 12 ans quand il est mort en 1938. Les critiques émises me semblent excessives, et comme je l’écrivais dans ma chronique de l’édition américaine, Brother Robert et Up Jumped the Devil se complètent, et on devrait les rapprocher plutôt que les opposer : sachant qu’ils sont désormais tous deux traduits en français (Et le diable a surgi au Castor Astral pour le deuxième), ce sera peut-être plus simple… Rappelons que le livre se décline en trois parties (vie quotidienne quand Anderson vivait chez Johnson, démêlés judiciaires autour de la succession du bluesman, interview de Preston Lauterbach et Elijah Wald), et qu’il contient une photo inédite et authentifiée (page 8) de Robert Johnson.
Texte : © Daniel Léon / Soul Bag.

Votre serviteur sur la tombe de Robert Johnson, près de Greenwood, Mississippi, 2011. © : Corinne Préteur.

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