1 © : Discogs.

Nouvel article de ma rubrique qui s’arrête sur des mots et des expressions propres aux textes du blues, dont on ne trouve pas la traduction dans les dictionnaires traditionnels (*). Il s’agit essentiellement d’expliquer le sens de ces termes nés lors de la conception du blues, soit dans les années 1880, en les remettant dans le contexte des compositions des musiques afro-américaines. Arrêtons-nous aujourd’hui sur la formule cold in hand, que l’on ne saurait traduire, mais vous le savez, par « froid dans la main » ou « du froid en main » ! Dans le contexte qui nous intéresse, cela signifie que l’on a plus un sou en poche, de quoi alimenter bien des textes du blues.

© : Slang and its analogues, past and present – 1890-1904.

L’expression se retrouve dans les paroles du blues dès les premiers enregistrements des années 1920, mais elle provient peut-être bien d’une autre source datée au XIXe siècle, qui nous mène en Angleterre. En effet, dans leur ouvrage Slang and its analogues, past and present – 1890-1904, John Stephen Farmer et William Ernest Henley citent en 1891 to have a bad cold, ce qui se traduit normalement par « avoir un mauvais rhume », mais qui selon les auteurs prend un autre sens en argot et se rapporte à « une personne qui garde sa porte fermée à tous ses visiteurs par peur des créanciers. » Sous les définitions, on lit même que la source est encore plus ancienne car les auteurs citent le Chambers’ Journal de 1863 (voir notre extrait en photo). Il est notamment écrit que having a bad cold signifie, à Camden Town (quartier de Londres), que l’on a des dettes, et même que having a very bad cold entend que le débiteur a quitté clandestinement son logement.

Bo Weavil Jackson. © : Robert Crumb.

Ensuite « exportée » aux États-Unis, la formule cold in hand sera souvent associée chez les Afro-Américains à la notion de chance (en particulier aux jeux qui comptent beaucoup d’adeptes chez les bluesmen), de porte-bonheur, de diseuse de bonne aventure et bien sûr de rêves en vue d’un avenir meilleur. Le 14 janvier 1925, Bessie Smith enregistre une première version de Cold in hand blues, avec Fred Longshaw au piano et Louis Armstrong au cornet, une composition que l’on doit à Longshaw et Jack Gee. Bien d’autres suivront, surtout dans les années 1920 et 1930, certaines plus près de nous avec des adaptations comme Match box blues par Albert King, qui n’a rien à voir avec la chanson du même titre par Blind Lemon Jefferson en 1927…

Peetie Wheatstraw. © : Radio France.

Voici maintenant notre sélection de chansons en écoute.
Cold in hand blues le 14 janvier 1925 par Bessie Smith.
Some scream high yellow vers août 1926 par Bo Weavil Jackson.
Barbecue blues le 25 mars 1927 par Barbecue Bob.
Banker’s blues le 19 novembre 1930 par Big Bill Broonzy.
No woman no nickel vers octobre 1931 par Bumble Bee Slim.
Ice and snow blues le 28 septembre 1931 par Peetie Wheatstraw.
District attorney blues le 8 mars 1940 par Bukka White.
Drinking blues le 31 juillet 1934 par Lucille Bogan (sous le pseudonyme de Bessie Jackson).
Match box blues le 1er juillet 1973 par Albert King.

© : Discogs.

(*) Rubrique réalisée avec entre autres sources les archives de la Bibliothèque du Congrès à Washington et les livres Talkin’ that talk – Le langage du blues et du jazz de Jean-Paul Levet (Outre Mesure, 2010), Barrelhouse Words – A Blues Dialect Dictionary de Stephen Calt (University of Illinois Press, 2009) et The Language of the Blues: From Alcorub to Zuzu de Debra Devi (True Nature Records and Books, 2012).

 

© : Albert King / YouTube.