Article « Les temps du blues » – 10 mars 2019

Les temps du gospel copie

Au programme de mon émission sur YouTube, Diana Braithwaite et Chris Whiteley (rubrique « Un blues, un jour »), et les Blind Boys of Alabama (rubrique « Les temps du gospel »).

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© : La Croix

Cela fait très exactement 106 ans aujourd’hui qu’Harriet Tubman nous a quittés, le 10 mars 1913. Probablement née le 29 janvier 1822 sous le nom d’Araminta Ross, elle avait donc environ 91 ans au moment de son décès. Originaire du Maryland où elle naquit esclave, elle grandit sur une plantation du côté de Madison, au sud-est de Baltimore. Durant son enfance, alors qu’elle est utilisée comme baby-sitter par une famille blanche de la plantation, elle est souvent fouettée et battue. Plus tard, encore adolescente, elle refuse d’aider un contremaître à appréhender un esclave qui a quitté son travail sans autorisation. Alors qu’il tente de fuir, le contremaître lui lance un poids métallique d’un kilo, mais il manque son coup et le poids vient frapper la jeune fille en pleine tête. Mal soignée, elle conservera des séquelles de cet accident toute sa vie. Vers 1844, elle épouse un Noir libre, John Tubman. Elle change de nom mais également de prénom (et devient donc Harriet Tubman), peut-être en vue d’une évasion. En outre, elle est en mauvaise santé et perd donc de la valeur aux yeux de ses propriétaires qui ne parviennent pas à la revendre. Et finalement, le 17 septembre 1849, Harriet Tubman s’évade avec deux de ses frères. Mais ces derniers, dont l’un est jeune père, décident toutefois de rentrer deux semaines plus tard, emmenant avec eux leur sœur. Toutefois, peu après, Harriet s’enfuit à nouveau, mais seule. Juste avant, elle avait essayé de prévenir sa mère de ses intentions en lui chantant une chanson d’adieu. Elle utilisait ainsi un code employé par les membres de l’Underground Railroad, un réseau clandestin destiné aux esclaves en fuite pour aller s’installer dans les États dits « libres » du Nord et au Canada.

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© : MPI / Archive Photos / Getty Images / ThoughtCo.

Tubman va en profiter pour sa propre fuite jusqu’à Philadelphie en Pennsylvanie, avant de se soucier de sa famille et de ses amis restés dans le Maryland. Elle reviendra donc pour libérer plusieurs d’entre eux, avant de s’impliquer activement dans l’Underground Railroad, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec un réseau ferroviaire, il se base essentiellement sur des maisons « sûres » qui servent de planques… Pendant plus de 10 ans, même si les chiffres varient selon les sources, elle mènera une douzaine de missions dans le Maryland durant laquelle elle participera à la libération d’au moins 70 esclaves, plusieurs dizaines d’autres bénéficiant également de ses consignes pour gagner le Nord. On sait aujourd’hui qu’Harriet Tubman organisait souvent ses missions avec des codes reprenant les paroles de spirituals dont Follow the Drinking Gourd, Wade in the Water, Steal Away, Sweet Chariot… Son action se poursuivra durant la Guerre de Sécession, durant laquelle elle officiera comme espionne, et plus tard elle s’investira notamment en faveur du droit de vote pour les femmes, pour devenir un symbole de la lutte pour la liberté des Noirs. Il s’agit certes d’histoire ancienne, mais Tubman a récemment refait parler d’elle : en 2016, sous la présidence d’Obama, un timbre à son effigie a été édité, et surtout, son visage devait également remplacer sur le billet américain de 20 dollars celui d’Andrew Jackson, président de 1829 à 1837. Assurément une belle initiative sachant que Jackson est responsable de la déportation de plusieurs milliers d’Indiens d’Amérique, le plus important génocide du genre, et qu’il soutenait l’esclavage d’autant qu’il possédait lui-même des esclaves. Mais entre-temps, les choses ont changé aux États-Unis, et Jackson fait partie des héros de l’actuel président. Dès lors, pour son billet, Harriet Tubman attend toujours…

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Une maquette du projet de billet de 20 dollars à l’effigie d’Harriet Tubman. © : Independent

Tubman et plus encore l’Underground Railroad sont souvent traités dans les textes des différentes musiques afro-américaines. J’ai choisi aujourd’hui le duo Diana Braithwaite et Chris Whiteley. Whiteley, qui chante et joue divers instruments dont de la guitare slide, vient du Kansas mais il vit depuis longtemps au Canada. Braithwaite est originaire de Wellington County au Canada, et elle descend d’esclaves venus s’installer dans la région en utilisant l’Underground Railroad. Elle est donc particulièrement bien placée pour évoquer ce thème. C’est en plus une magnifique chanteuse dont la voix génère vraiment une émotion rare. Pour mon émission, j’ai choisi un morceau sur lequel Whiteley l’accompagne, tiré de leur album de 2013 intitulé « Scrap Metal Blues » (Electro-Fi). La chanson raconte l’histoire des premiers esclaves installés au Canada et s’appelle justement Wellington County.

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© : AllMusic

 

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© : History

Je vous propose de rester dans le même thème pour la rubrique gospel du dimanche. En effet, Harriet Tubman comme l’Underground Railroad sont finalement bien plus souvent évoqués dans le gospel que dans le blues. Ou plus exactement dans les negro spirituals, dont certains très célèbres ont été créés au XIXe siècle, avant la Guerre de Sécession et surtout également bien avant le gospel et le blues tels que nous les définissons aujourd’hui. En outre, la fuite des esclaves vers des terres plus accueillantes relevait aussi de la quête spirituelle.

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© : Life in the Finger Lakes

 

On trouve ainsi des morceaux très connus cités plus haut comme Follow the Drinking Gourd, qui dit de suivre la Grande Ourse, ce qui nous ramène aux Rois mages guidés par leur étoile. Il y a aussi Wade in the Water, qui invite les fuyards à entrer dans une eau que Dieu viendra troubler, pour que leurs poursuivants perdent leurs traces. C’est bien sûr cette fois inspiré par Moïse et le passage de la mer Rouge. On surnommait d’ailleurs Harriet Tubman la Moïse noire. Mais faire la liste des chansons sur ce thème serait interminable ! Pour Tubman et les autres protagonistes de l’Underground Railroad, ces spirituals furent donc des codes pour leur fuite.

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© : Waymarking

Vous l’aurez compris, j’ai eu l’embarras du choix au moment de choisir une chanson pour illustrer tout cela dans mon émission. J’ai pris un groupe très célèbre, les Blind Boys of Alabama, avec un extrait de leur album de 2002 « Higher Ground » (Real World), sur lequel ils sont accompagnés du Family Band de Robert Randolph, spécialiste de la pedal steel guitar. À l’époque, la formation créée à l’origine en 1939 comprenait encore Clarence Fountain, un des membres fondateurs qui nous a seulement quittés l’année dernière… J’ai choisi leur version d’un morceau cité plus haut, Wade in the Water.

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© : Discogs

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