John Dee Holeman, l’immortel du blues

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© : Discogs.

Nous sommes très friands de ces dates anniversaires qui nous permettent d’alimenter nos propos, que ce soit en presse écrite ou audiovisuelle, sur les réseaux sociaux, ou tout simplement de nous retrouver et de partager, entre proches ou non… Et force est de constater que ce millésime 2019 restera pour moi parmi les plus marquants. Ainsi, il y a tout juste quarante ans, en 1979, un cinéma grenoblois transformé en salle de concert fut le cadre de mon premier concert de blues… En outre, le bluesman en question comptait parmi les meilleurs, car il s’agissait du regretté Luther Allison, lors de la fameuse tournée du « Live in Paris » (Paris Album). Un show toujours en moi, au point que je pourrais presque en établir la setlist

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Big Daddy Wilson à Terre de Blues 2019. © : Dominique Allié.

Et quarante ans plus tard, en juin dernier à l’autre bout d’un parcours toujours en cours, me voilà au festival Terre de Blues sur l’île de Marie-Galante (Guadeloupe), qui pour sa part célébrait alors sa vingtième édition.

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La couverture du numéro 137 de Soul Bag.

Entre-temps, bien sûr, il y eut Soul Bag, revue qui fête tout au long de cette année le cinquantième anniversaire de sa fondation (en décembre 1968), et à laquelle je collabore depuis 1994, soit exactement vingt-cinq ans. Pour être précis, j’ai signé mes premières chroniques dans le numéro 137 de Soul Bag, paru en décembre 1994. Nous en serons mi-décembre au 237, ce qui signifie que je « fête » aussi mes cent numéros…

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John Dee Holeman le 26 janvier 2019 au Fletcher Theater à Raleigh, Caroline du Nord. © : TGunsh / flickr.

Mais tout ceci n’impressionnerait guère John Dee Holeman. Pour lui, l’année 2019 est celle de ses quatre-vingt-dix ans, car il vit en effet le jour le 4 avril 1929 à Hillsborough en Caroline du Nord. Vers ses quatorze ans, alors que la Seconde Guerre mondiale déchirait l’humanité prise de folie, Holeman chantait et jouait déjà de la guitare lors de soirées et autres house parties autour de sa ville natale. Cette région est celle du blues de la Côte Est (essentiellement Virginie, Georgie, Caroline du Nord et du Sud) ou Piedmont Blues, située au pied des Appalaches, d’où le « Piedmont » que l’on peut traduire par Piémont. Dès les années 1920 et 1930, les pionniers très influents de ce blues se démarquèrent de celui du Delta par leur jeu de guitare virtuose très élaboré, et ce courant nous laisse d’ailleurs quelques-uns des plus beaux stylistes de la guitare du XXe siècle. Blind Boy Fuller (1904-1941), figure centrale de cette musique en Caroline du Nord, fut une influence majeure pour John Dee Holeman qui s’installa en 1954 à Durham, une vingtaine de kilomètres au sud-est d’Hillsborough.

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Holeman lors d’une démonstration de buck dance, avec Joe Thompson (violon) et Odell Thompson (banjo), lors du Winter Blues Festival, Triplex Theater, New York, 12 février 1989. © : Jack Vartoogian / Getty Images.

Mais pour Holeman, la musique resta longtemps avant tout un loisir (d’autant qu’il se produisait aussi comme buck dancer1) dont il ne pouvait totalement vivre, et il travaillait en parallèle dans le bâtiment. Sa réputation locale lui permet de se faire connaître dans les années 1980, quand il apparaît à l’affiche de festivals et de tournées, avant d’enregistrer deux albums, « Bull City After Dark » (1991), nominé pour un W.C. Handy Award, et « Piedmont blues de Caroline du Nord » (1992) pour le label français INEDIT. Il est ensuite remarqué par Tim Duffy, fondateur en 1994 de la Music Maker Relief Foundation2, qui fête donc cette année ses vingt-cinq ans, encore un anniversaire ! Cette fondation soutient des bluesmen souvent dans le besoin de différentes façons : organisation de tournées, enregistrements de disques (Music Maker est aussi un label), aides financières et collectes de fonds.

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Entrer une légende

En 1999, pour ses soixante-dix ans, Holeman sort chez Music Maker « Bull Durham Blues », puis « John Dee Holeman & The Waifs Band » (2007) et « You Got To Lose You Can’t Win All The Time » (2009), ce dernier paraissant donc l’année de ses quatre-vingts ans… On aurait pu penser qu’il en resterait là. Il n’en est rien ! Dix ans plus tard, alors qu’il vient donc de souffler ses quatre-vingt-dix bougies, l’incroyable M. Holeman nous revient avec un nouvel album, toujours chez Music Maker, intitulé « Last Pair Of Shoes ». Et le plus étonnant, c’est qu’il s’agit peut-être bien de son meilleur disque ! En revanche, on ignore s’il prévoit d’en enregistrer un autre en 2029, l’année de ses cent ans… En attendant, je vous propose de lire ci-dessous ma chronique de ce dernier CD, publiée dans le numéro 236 de Soul Bag actuellement en vente.

  1. La buck dance, proche d’autres versions dont la Juba dance (on dit aussi hambone), consiste à danser en se frappant à mains nues différentes parties du corps pour ainsi imiter des percussions. Elle doit ses origines aux esclaves africains qui débarquaient justement sur la Côte Est des États-Unis.
  2. Le numéro 237 de Soul Bag, à paraître mi-décembre, comprendra un article sur la Music Maker Relief Foundation, avec notamment huit portraits de musiciens qui ont jalonné son histoire, dont celui de John Dee Holeman par votre serviteur…

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JOHN DEE HOLEMAN
LAST PAIR OF SHOES
© : Daniel Léon / Soul Bag
John Dee Holeman est né le 4 avril 1929. On est certes habitués aux bluesmen actifs à un âge très avancé, mais le nonagénaire subjugue avec sa vitalité sur base de guitare rythmique grondante et d’énorme voix rocailleuse bien assurée. L’énergie qu’il dégage est encore accentuée par des accompagnateurs qui densifient « l’édifice » : Tad Walters (hca, g) joua avec Bob Margolin et Big Bill Morganfield, Harvey Dalton (b) fut membre du groupe de rock sudiste The Outlaws, Chuck Cotton (dm) travailla lui aussi avec Margolin, et James « Bubba » Norwood (dm) fut le batteur d’Ike & Tina Turner dans les années 1960 ! Dès l’ouverture (Chapel Hill boogie), la vague déferle brutalement, presque bestialement, et le phénomène se reproduit sur les autres tempos enlevés comme Dig myself a hole ou Mojo Hand. Et les blues lents sont d’une rare épaisseur : She moves me, Shotgun blues (avec en plus de l’originalité apportée par l’orgue de Chuck Robinson et Walters au chromatique), Give me back my wig et Two trains, quasi recueilli… Alors bien sûr, Holeman réadapte beaucoup de choses connues, mais il les pèle, les dépouille et les hache menu pour les faires siennes. De même, d’aucuns relèveront que la plupart de ces morceaux figurent déjà sur ses disques passés. Certes, mais il s’agissait de versions acoustiques et électro-acoustiques, qui sont servies ici plus saignantes au sein d’un groupe bien plus électrique. Même si Holeman s’inspire du Piedmont blues, la musique qu’il propose emprunte pêle-mêle à Chicago, au Hill Country Blues et à T-Model Ford… Nous voilà face à un album qui devrait s’inscrire parmi les plus inattendus et les plus excitants de l’année. Un blues hors d’âge par un artiste qui aura donc attendu d’avoir 90 ans pour probablement signer son meilleur disque.

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