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Le langage du blues : dig, digger, diggin’

Le langage du blues : dig, digger, diggin’
Exemples de vêtements traditionnels des Wolofs en Sénégambie. Illustration tirée du livre d’Olfert Dapper Description de l’Afrique, 1686, Chez Wolfgang, Waesberge, Boom & van Someren, 1668 pour l’édition originale néerlandaise. © : Slavery Images.

Nouvel article de ma rubrique qui s’arrête sur des mots et des expressions propres aux textes du blues, dont on ne trouve pas la traduction dans les dictionnaires traditionnels (*). Il s’agit essentiellement d’expliquer le sens de ces termes nés lors de la conception du blues, soit dans les années 1880, en les remettant dans le contexte des compositions des musiques afro-américaines. Aujourd’hui, arrêtons-nous sur dig. Le terme a plusieurs sens, mais j’en ai plus particulièrement retenu deux que l’on retrouve dans plusieurs blues. Dig signifie d’abord creuser, d’ailleurs digger se traduit aussi par pelleteuse… En outre, to dig, c’est aussi beaucoup aimer, apprécier, adorer, quelqu’un ou quelque chose, ou encore comprendre ce que l’on dit, mais à condition de faire partie d’un cercle d’initiés. Pour le linguiste anglais David Dalby, spécialiste des langues africaines, dig vient du wolof deg ou dega. Auteur en 1972 de l’article The African Element in American English, il établit un lien entre l’anglais que parleront les premiers esclaves déportés en Amérique, et le wolof, une langue sénégambienne d’Afrique de l’Ouest.

© : WhoSampled.

Dès 1445, les Wolofs sont parmi les premiers Africains à échanger avec des marchands européens, notamment des Portugais arrivés par l’embouchure du fleuve Sénégal. Mais progressivement, ils sont persécutés par les Peuls, venus de l’est, puis les Mauritaniens au nord, peuples musulmans qui cherchent à les convertir à l’islam. À partir de la fin du XVIIe siècle, beaucoup de Wolofs sont capturés et vendus comme esclaves à des trafiquants britanniques, qui leur apprennent l’anglais pour qu’ils leurs servent d’interprètes lors de leurs voyages sur les côtes africaines. Et cela correspond aussi à la période, entre 1670 et 1750, durant laquelle les Wolofs sont déportés en masse vers la Côte Est des États-Unis, tout d’abord en Caroline du Sud. Dalby ne se trompe sans doute pas en affirmant qu’une partie de l’anglais parlé aux États-Unis a ses origines dans certaines langues comme le wolof. Et nous pouvons dès lors écrire qu’il alimentera aussi le langage du blues.

Willie Dixon at Monterey Jazz Festival, 1981. © Brian McMillen / brianmcmillen@hotmail.com / Wikipedia.

Venons aux chansons. Le 15 octobre 1936, Bo Carter enregistre un de ces blues grivois dont il est spécialiste, Don’t mash my digger so deep, dans lequel le digger désigne le pénis, le « perforateur » ! Mais l’une des plus célèbres est Diggin’ my potatoes, une expression qui n’a rien à voir avec les pommes de terre, cela entend que l’on entretient une relation avec une personne déjà engagée ! Il s’agit d’une déclinaison moins osée de la précédente, œuvre de Little Son Joe, qui grave une première version le 3 février 1939, avec son épouse à la seconde guitare, Memphis Minnie. Elle sera toutefois un peu injustement éclipsée par Washboard Sam qui la reprend peu après, le 15 mai 1939, dans une formation qui comprend Bill Bill Broonzy. Le 10 octobre 1946, Louis Jordan au sein de son Timpany Five propose avec Bud Allen I know what you’re puttin’ down, qui dit : « Tout le monde voudrait t’aimer, chérie / Tout le monde sauf moi / Tu trompes tout le monde en ville / Mais chérie je sais ce que manigances. » Quant à Arthur « Big Boy » Crudup, il signe le 24 avril 1951 I’m gonna dig myself a hole, ce qui veut dire qu’il s’est mis dans une sacrée panade et qu’il est en quelque sorte en train de creuser sa propre tombe ! Plus près de nous, on doit en 1980 à Albert Collins Give me my blues (« Je sais juste jouer ma musique à ma manière / Certains adorent ça / D’autres ne comprennent pas »), et en 1984 à l’inévitable Willie Dixon Grave digger blues, le blues du fossoyeur…

(*) Rubrique réalisée avec entre autres sources les archives de la Bibliothèque du Congrès à Washington et les livres Talkin’ that talk – Le langage du blues et du jazz de Jean-Paul Levet (Outre Mesure, 2010), Barrelhouse Words – A Blues Dialect Dictionary de Stephen Calt (University of Illinois Press, 2009) et The Language of the Blues: From Alcorub to Zuzu de Debra Devi (True Nature Records and Books, 2012).

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