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1962, premiers enregistrements de terrain en Guadeloupe, épisode 4

1962, premiers enregistrements de terrain en Guadeloupe, épisode 4

Francius Laurence, Paulimy Laurence et Bernard Karaman, Le François, Martinique, 19 juin 1962. © : Alan Lomax.

Nous sommes donc le 27 mai 2022, date de commémoration de la seconde abolition de l’esclavage en Guadeloupe le 27 mai 1848. Dans ce cadre, j’ai souhaité publier sur mon site une série en quatre épisodes intitulée « 1962, premiers enregistrements de terrain en Guadeloupe ». Des enregistrements réalisés il y a tout juste soixante ans par l’ethnomusicologue américain Alan Lomax, qui constituent la première collecte systématique des traditions musicales relatives à la Guadeloupe, Saint-Barthélemy et la Martinique. Aujourd’hui, en ce jour crucial, ce quatrième épisode se distingue des précédents même s’il en garde l’esprit. Il est bien plus développé, au point de s’assimiler à un dossier, et comprend trois parties.
– Retour sur le parcours et les travaux d’Alan Lomax.
– Extraits musicaux commentés, assortis d’interviews des musiciens eux-mêmes qui expliquent la signification de leurs chansons.
– Sources et références, avec des livres, des films, des disques et des liens vers des sites Internet sur le sujet.

© : Radio Open Source.

PREMIÈRE PARTIE : ALAN LOMAX, PASSEUR DE TRADITIONS

Né le 31 janvier 1915 à Austin, Texas, Alan Lomax n’avait guère d’autre destinée que de se consacrer à la collecte de folklore et à ces fameux enregistrements de terrain (field recordings). En effet, son père John Avery Lomax (1867-1948) est un pionnier de tels travaux, durant lesquels il s’accompagne de sa seconde épouse Ruby Terrill Lomax, photographe attitrée de ses campagnes. Lomax père, qui réalise ses enregistrements pour la Bibliothèque du Congrès à Washington dès 1933, s’intéresse à différents styles musicaux traditionnels américains dont le blues, le folk, la country, le hillbilly, mais il étend également son spectre à la Caraïbe, visitant par exemple les Bahamas et Haïti, toujours dans les années 1930. Pour plus de détails sur son œuvre fondamentale, voir la troisième partie sur la famille Lomax.

Alan Lomax était également musicien. © : Wikipedia.

Alan Lomax, qui depuis l’âge de quinze ans collectionne les disques de blues, de gospel et de jazz, découvre en quelque sorte les enregistrements de terrain « en famille ». En 1932, à seulement dix-sept ans, il suit en effet son père et sa belle-mère, et en juin de l’année suivante, il participe à sa première campagne importante. Il est d’emblée confronté au terrible contexte de la ségrégation, qui se traduit par la présence en détention d’un pourcentage très élevé d’Afro-Américains, souvent injustement condamnés ou pour des motifs futiles : à l’époque, simplement s’adresser à une Blanche ou prendre un train sans billet (le vagabondage ou hoboing, thème cher aux bluesmen) peut suffire pour conduire en prison. Or, il se trouve que certains de ces prisonniers sont aussi des musiciens émérites. Ainsi, les Lomax écument les établissements pénitentiaires des États-Unis et enregistrent des centaines de chansons qui alimentent le riche patrimoine folklorique du pays…

Zora Neale Hurston. © : Histoire par les femmes.

En 1935, rappelons qu’il n’a que vingt ans, Alan forge son expérience en Floride avec Mary Elizabeth Barnicle (1891-1978, folkloriste, professeur de littérature et activiste en faveur des droits civiques) et Zora Neale Hurston (1891-1960, auteure, réalisatrice et anthropologue), qui en plus de leurs occupations « classiques », se consacrent en pionnières aux enregistrements de terrain. La première incursion de Lomax dans la Caraïbe se déroule en 1935 aux Bahamas avec Barnicle, puis il assiste Hurston en Haïti en 1936-1937. De retour aux États-Unis, avec ses pairs John Wesley Work III et Lewis Jones, en 1941-1942, il se dédie davantage au blues du Mississippi et découvre certains maîtres du genre, dont Muddy Waters (1913-1983) en 1941. Après le décès de son père en 1948, Alan Lomax continue de travailler pour la Bibliothèque du Congrès, mais ses campagnes se déroulent désormais loin des frontières américaines, par exemple en Irlande (1951 et 1953), en Espagne (1952), en Grande-Bretagne (1953) et en Italie (1954), pour ne citer que les plus notables.

Raoul Grivalliers (Ti Raoul) devant le micro et Florent Baratini au tanbou bèlè, Sainte-Marie, Martinique, 17 juin 1962. © : Alan Lomax.

Ainsi, il finit par se retrouver en 1962 dans la Caraïbe. D’avril à août, il s’intéresse aux traditions musicales des îles Turques et Caïques, de la République dominicaine, des îles Vierges britanniques, d’Anguilla, de Saint-Kitts-et-Nevis, de la Dominique, de Sainte-Lucie, des Grenadines, de Trinidad, et donc de Saint-Barthélemy, de la Guadeloupe et de la Martinique. Plus tard, il voyagera en Roumanie, en Union Soviétique, au Maroc… En 1993, Alan Lomax publie son plus célèbre ouvrage, The Land Where the Blues Began, qui raconte ses expériences dans le Sud des États-Unis. Ses collections, toutes conservées par la Bibliothèque du Congrès et soigneusement numérisées et classifiées par The Lomax Digital Archive, sont les plus importantes du XXe siècle (et donc de l’histoire) et constituent un legs inestimable et sans égal de ces différentes traditions, dont Lomax fut bien un passeur essentiel. Vous trouverez toutes les références relatives à ses travaux et ses ouvrages dans la troisième partie. Alan Lomax nous a quittés le 19 juillet 2002 à l’âge de quatre-vingt-sept ans.

Lomax père et fils. © : La Machine à Remonter le Tympan.

DEUXIÈME PARTIE : EXTRAITS MUSICAUX ET INTERVIEWS

Comme son père, Alan Lomax réalisait ses travaux avec le matériel dernier cri, ce qui explique la grande qualité sonore de ses enregistrements. En outre, il ne se contentait pas de photographier et d’enregistrer les prestations des musiciens, il les interviewait pour qu’ils expliquent leurs chansons. En Guadeloupe, à Saint-Barthélemy et en Martinique, Lomax, qui ne parle évidemment pas le créole, réalise ses entretiens dans un excellent français, une langue qu’il a apprise à l’école, avant de se perfectionner lors de séjours en Louisiane et plus tard dans des régions francophones. Comme dans les trois précédents épisodes, nous allons écouter des chansons enregistrées en 1962, mais cette fois assorties des commentaires des musiciens eux-mêmes, ce qui leur donne encore plus de relief.

Tambour boula. © : Troc Music.

Pour débuter notre sélection, prenons la route de Morne-à-l’Eau en Guadeloupe, où, le 16 juillet 1962, Alan Lomax a immortalisé Richard et Gilbert Nart du groupe Les Roses, ici dans le style toumblak. Le morceau s’appelle d’ailleurs Toumblak drumming (I) et met en avant toute l’aisance des musiciens sur ces percussions (boula et maké) qui nous rappellent salutairement ce que ces traditions doivent à l’Afrique. Comme promis, je vous invite ensuite à écouter un entretien dans lequel Richard et Gilbert Nart expliquent à Lomax que le toumblak repose sur le maké et le boula (Interview with Gilbert Nart and Richard Nart about toumblak performance).

Récolte de la canne à sucre, Morne-à-l’Eau. © : Alan Lomax Digital Archive / Archive Cultural Equity.

Maintenant, le même jour au même endroit, presque en guise d’interlude, une berceuse (Lullaby) interprétée a cappella par Berthilie Lauzane, qui possédait de magnifiques gwoka qui illustraient les précédents épisodes.

Nous ne quittons pas Morne-à-l’Eau en Guadeloupe le 16 juillet 1962 pour retrouver d’autres membres du groupe Les Roses dont Turenne Joseph Valcy et Richard Nart (les autres ne sont pas identifiés) pour une chanson intitulée Éluard, sur laquelle l’interaction entre chanteurs et joueurs de gwoka donne une dimension incantatoire à la prestation. Turenne Joseph Valcy nous explique ensuite en créole la destinée d’Éluard (Interview with Turenne Joseph Valcy about Éluard), mais je vous laisse la surprise…

Dernier extrait de la séance du 16 juillet 1962 à Morne-à-l’Eau avec un morceau simplement intitulé Kont. La tradition du conte en Guadeloupe occupe une place importante en Guadeloupe. Lomax se dédiait plutôt à la musique, mais il fut sans doute bien inspiré en enregistrant ce jour-là Daniel Prillon pour une saynète familiale d’un humour irrésistible (en créole). Ensuite, Prillon explique sans se démonter (en français, Interview with Daniel Prillon about Kont) à Lomax que son texte n’est qu’une improvisation !

Constan Magras, George Blanchard et Manuel Magras. © : Alan Lomax Digital Archive / Archive Cultural Equity.

Partons maintenant pour Gustavia à Saint-Barthélemy. Le 7 juillet 1962, Lomax y déniche un groupe de quadrille qui va décliner ses différents styles. Commençons par la sublime ballade de Manuel Madras, La belle Élizabeau, qui arracherait des larmes à une porte de prison. L’interview est brève (Interview with Manuel Magras about La Belle Elizabeau) mais elle dit tout…

Enregistré le lendemain aux Flamands à Saint-Barthélemy, Le doudou par Hypolite Gréaux et des accompagnateurs non identifiés est un chant patriotique interprété en chœur. Interrogé par Lomax (Interview with Hypolite Greaux about Le doudou), Gréaux a un peu de mal à en situer les origines, mais peu importe tant c’est délicieux !

Raoul Grivalliers. © : Alan Lomax Digital Archive / Archive Cultural Equity.

Il est temps de faire un détour par Sainte-Marie en Martinique, où Lomax enregistra le 17 juin 1962 un groupe de bélè comprenant Raoul Grivalliers, Man Clémence, Florent Baratini et un musicien non identifié. La chanson, qui s’intitule Malavwa, est absolument merveilleuse, autant au niveau des harmonies vocales que des percussions… En français, Raoul Grivalliers et Man Clémence expliquent la tradition des danse et les origines des paroles (Interview with Raoul Grivalliers and Man Clémence about dance styles and the text to Malavwa), et c’est captivant. Au fait, en passant, Malavwa, Malavoy, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Pour conclure cette deuxième partie, restons à Sainte-Marie en Martinique le 17 juin 1962, avec une tradition qui m’est chère, la work song. Celle-ci, particulièrement débridée, Lanso, est incarnée avec cette chanson interprétée avec ardeur par Raoul Grivalliers, Florent Baratini et un musicien non identifié. Terminons par une brève interview de Grivalliers et Baratini (Interview with Raoul Grivalliers and Florent Baratini about work songs) relative aux work songs.

Boy Ramine, danseur aux Grenadines, 20 juillet 1962. © : Alan Lomax Digital Archive / Archive Cultural Equity.

TROISIÈME PARTIE : SOURCES ET RÉFÉRENCES

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus…

– La première source pour la réalisation de cette série provient bien entendu du site The Lomax Digital Archive, sur lequel vous trouverez tous les détails sur les campagnes d’Alan Lomax dans les Antilles françaises et partout dans le monde.

– Les collections de la famille Lomax (John, sa femme Ruby et Alan) sont également disponibles sur le site de la Bibliothèque du Congrès.

– Lien vers les campagnes menées par Alan Lomax en 1962 dans la Caraïbe.

© : Amazon.

The Land Where the Blues Began (The New Press, 1993), excellemment traduit en français par Jacques Vassal sous le titre Le pays où naquit le blues (Les Fondeurs de Briques, 2014). Certes, il n’est pas question de la Guadeloupe ni des Antilles dans cet ouvrage fondamental, mais c’est un témoignage extraordinaire des conditions dans lesquelles Lomax travaillait en pleine ségrégation, parfois au péril de sa propre vie…

Alan Lomax: Selected Writings 1934-1997, édité à titre posthume par Ronald D. Cohen (Routledge, 2003). Un panorama des travaux de Lomax qui couvre toute sa carrière. Lomax est l’auteur de nombreux autres ouvrages, mais ils ne concernent pas la Guadeloupe.

Dominique Cyrille lors de sa conférence à la 1e édition du séminaire d’ethnomusicologie caribéenne (juillet 2003). © : Médiathèque Caraïbe.

Excellent article de La Médiathèque Caraïbe consacré aux enregistrements d’Alan Lomax dans les Antilles françaises en 1962, avec des analyses très pertinentes.

– CD Rounder comptant 26 morceaux issus de ces campagnes, « Caribbean Voyage – The 1962 Field Recordings – The French Antilles – We Will Play Love Tonight! », que j’ai évoqué dès l’épisode 1. Mais cette collection « Caribbean Voyage » comporte douze albums qui illustrent toutes les campagnes de Lomax dans les Antilles en 1962, tous les détails à cette adresse.

– Chaîne YouTube « Alan Lomax Archive », qui contient de fabuleux témoignages sur le traitement des Afro-Américains, qui n’ont finalement rien gagné quand la ségrégation a remplacé l’esclavage. Ou comment tomber de Charybde en Scylla…

R. L. Burnside – Jumper on the Line (1978), dans lequel Lomax filme le bluesman R. L. Burnside et sa famille en improvisation totale ! Fantastique document qui démontre que blues et musiques antillaises ont plus que jamais les mêmes origines… J’ai bien connu Burnside, un type adorable !

Cajun Country, documentaire de 56 minutes (1990) consacré au Pays cajun en Louisiane où l’on parle aussi le créole, certes différent de celui des Antilles françaises… Mais une musique de danse comme en trouve en Guadeloupe !

© : Guadeloupe la 1ère.

En ce 27 mai 2022, j’espère que cette série vous aura plu, et très modestement qu’elle aura contribué à entretenir la mémoire des victimes de l’esclavage. Et ce n’est pas tout à fait terminé ! Demain samedi 28 mai 2022, j’ajouterai un cinquième épisode à cette série, poussé mais sans contrainte par des amis et spécialistes (Christian Esther et Marc Morin), et consacré à des enregistrements de terrain antérieurs à ceux de Lomax, mais pas aux traditions musicales. Idéal pour compléter ce dossier, et à demain, donc !

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