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Mémoire de blues : les premiers blues ruraux

Mémoire de blues : les premiers blues ruraux

Sara Martin et Sylvester Weaver. © : Discogs.

En 1923, trois ans après le tout premier enregistrement du genre par Mamie Smith, le blues classique bat son plein dans les grandes villes du nord. Nous le savons, il est exclusivement interprété par des chanteuses dans un style urbain au sein de formations de jazz, même si des artistes de la stature de Ma Rainey et Bessie Smith furent de véritables vocalistes de blues. Les compagnies discographiques, dont les catalogues sont envoyés dans différents États du pays, et bien sûr en particulier dans ceux du sud, se rendent alors compte qu’il existe un style de blues très développé dans ces régions rurales. Le premier label à exploiter ce nouveau marché est OKeh, qui envoie des découvreurs de talent sur place, tout en organisant des séances sur le terrain (ce sont en quelque sorte les premiers field recordings), comme l’explique Giles Oakley dans son livre The Devil’s Music – A History of the Blues (Da Capo, 1976) : « Le matériel était transporté dans le sud où des studios temporaires voyaient le jour, dans des hôtels, des salles louées, des écoles, et des files d’artistes se pressaient – quartets vocaux, pianistes, guitaristes, harmonicistes, pratiquement tous ceux qui proposaient ce qui pouvait passer pour une chanson. »

© : Stefan Wirz.

C’est toutefois à New York (pas vraiment dans le sud, donc !), que les deux premiers morceaux de blues rural, ou Country Blues, sont enregistrées pour OKeh le 2 novembre 1923. On les doit à Sylvester Weaver, et il s’agit de deux instrumentaux intitulés Guitar blues et Guitar rag. Ce sont également les deux premiers enregistrements connus de blues à la guitare slide. Le premier est un blues lent alors que le second est plus enlevé (voir plus bas les liens pour les écouter), et Weaver utilisait un canif pour son jeu de slide qui rappelle parfois les guitaristes hawaïens. Cet artiste fut décidément un précurseur à bien des titres, car neuf jours plus tôt, il accompagnait seul à la guitare Sara Martin sur deux autres chansons (Roamin’ blues et I’ve got to go and leave my daddy blues), une chanteuse de blues classique qui œuvra auparavant avec Fats Waller, Clarence Williams, Sidney Bechet, W. C. Handy et King Oliver ! Une première… Les disques de Weaver et Martin se vendent bien, ce qui donne des idées à d’autres chanteuses, ce que nous rappelle Jas Obrecht dans Early Blues – The First Stars of Blues Guitar (University of Minnesota Press, 2015) : « Rapidement, d’autres chanteuses de blues classique commencèrent à s’accompagner de guitaristes. En janvier 1924, Bessie Smith, Clara Smith et Virginia Liston avaient enregistré avec des guitaristes (…). Ida Cox et Ma Rainey suivirent quelques mois plus tard. »

© : SoundCloud.

Né le 27 juillet 1896 à Louisville dans le Kentucky, Sylvester Weaver a des origines dans le Mississippi, son père étant natif de Port Gibson. Auteur d’une cinquantaine de faces, seul ou avec Martin, Walter Beasley ou encore Helen Humes, il n’enregistrera plus après novembre 1927. Il passera le reste de sa vie à Louisville, où il s’éteint le 4 avril 1960 à l’âge de soixante-trois ans, des suites d’un cancer de la langue. Née Sara Dunn le 18 juin 1884, à Louisville comme Weaver, Martin grave ses premières faces pour OKeh en 1922 et devient une des chanteuses les plus prolifiques du blues classique, signant une centaine de chansons jusqu’en 1928. Elle se retire ensuite de l’industrie musicale pour s’occuper d’une maison de retraite, se contentant de chanter un peu de gospel à l’église. Victime d’une attaque cardiaque, elle décède le 24 mai 1955 à soixante-dix ans, à Louisville comme Sylvester Weaver !

Johnny « Stove Pipe » Watson. © : Alchetron.

Les deux premiers blues ruraux sont donc des instrumentaux, et les chanteuses de blues classique qui ont chanté avec des guitaristes ne s’exprimaient pas dans ce style. Mais l’année 1924 va marquer les véritables débuts du Country Blues. Fin mars ou début avril, les envoyés du label OKeh dénichent à Atlanta, Géorgie, un certain Ed Andrews, selon Jas Obrecht « un bluesman rural brut de décoffrage qui s’accompagne à la guitare ». En gravant deux chansons, Barrel house blues et Time ain’t gonna make me stay, ce parfait inconnu dont on ne sait rien, pas même ses dates et lieux de naissance et de mort, devient donc le premier bluesman rural, à la fois chanteur et guitariste, de l’histoire ! Il n’enregistrera rien d’autre que ces deux titres. Mais la porte est ouverte. Le 10 mai 1924, Johnny « Stove Pipe » Watson, qui chante, joue de la guitare et de l’harmonica, réalise ses premières faces pour Gennett. Environ trois mois plus tard, le 18 (ou le 19) août 1924, Samuel Jones, qui se fait lui aussi appeler Stovepipe (n° 1 !) et qui s’exprime aussi à la guitare et à l’harmonica, entame chez Columbia une carrière qui durera jusqu’en 1935.

© : Discogs.

Mais Andrews, Watson et Jones, s’ils ravissent aujourd’hui les historiens, n’obtiennent aucun succès. Ce n’est pas le cas de William Henry Jackson, mieux connu sous le nom de Papa Charlie Jackson. Né le 10 novembre 1887 à La Nouvelle-Orléans, ce chanteur, guitariste, banjoïste et joueur de ukulele grave ses deux premières plages vers août 1924 pour Paramount (lire mon article du 1erseptembre 2022), Papa’s lawdy lawdy blues et Airy man blues. On ne connaît pas la date exacte, et il n’est donc pas impossible qu’il ait enregistré avant Samuel Jones. Il remet ça le mois suivant avec Salt Lake City blues et Salty dog blues. Quoi qu’il en soit, Jackson, qui enregistra au total 66 faces jusqu’en 1934, fut bien le premier bluesman rural à obtenir un succès commercial notable, la longueur de sa carrière en atteste. Il nous a quittés le 7 mai 1938, à seulement cinquante ans, dans des circonstances indéterminées. À partir de 1925, de plus en plus de bluesmen ruraux s’imposeront avec un Country Blues qui prendra progressivement le pas sur le blues classique, mais c’est une autre histoire ! Je vous propose maintenant une sélection de titres à écouter dans le cadre de ce thème (d’accord, ça « craque » un peu mais ce sont des documents historiques).

Papa Charlie Jackson vers 1927. © : Old Time Blues.

Roamin’ blues, une des deux chansons enregistrées le 24 octobre 1923 par Sara Martin avec un guitariste, évidemment Sylvester Weaver.
Guitar blues et Guitar rag, les deux fameux instrumentaux de Sylvester Weaver le 2 novembre 1923.
Barrel house blues et Time ain’t gonna make me stay, les deux seules chansons réalisées par Ed Andrews, en mars ou avril 1924.
Sundown blues et Stove Pipe blues, les deux premières faces de Johnny « Stove Pipe » Watson le 10 mai 1924.
Lord, don’t you know I have no friend like you et I’ve got salvation in my heart, par Samuel « Stovepipe n° 1 » Jones, le 18 ou le 19 août 1924.
Papa’s lawdy lawdy blues et Airy man blues, les chansons qui composent le premier single de Papa Charlie Jackson, probablement en août 1924.

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