Scott Joplin. © : Classic FM.

Si le premier disque de blues date de 1920, nous avons des témoignages enregistrés bien plus anciens de negro spirituals et de ragtimes, qui nous ramènent aux années 1890. Aujourd’hui, nous considérons le ragtime, associé au piano même si les pionniers du blues de la Côte Est (Piedmont Blues) s’en inspireront pour créer de superbes pièces à la guitare. Le premier auteur d’une composition de ragtime est l’Afro-Américain Ernest Hogan, en 1895 avec une pièce nommée La pas ma la. Elle ne sera pas enregistrée à son époque et nous n’avons pas de trace sonore ancienne, même si des formations l’interprètent de nos jours. Quant à Hogan, il naît Eugene Reuben Crowders le 17 avril 1865, soit huit mois avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Il se produit dès l’adolescence dans un minstrel show, y compris en blackface bien qu’il soit lui-même noir, puis, toujours en 1895, il compose une autre chanson, All coons are alike to me. Cette fois, il l’aurait enregistrée, fin 1896 ou début 1897, mais il n’existe pas davantage de trace de cette séance…

Ernest Hogan © : Sam Terry’s Kentucky.

En 1896, même s’il prétendra que c’était un an plus tôt, un compositeur blanc, Ben Harney (1872-1938), signe deux ragtimes qui obtiennent un certain succès, You’ve been a good old wagon but you done broke down et Mister Johnson, turn me loose. Mais contrairement à Hogan, Harney les grave sur cylindres, et il s’agit donc bien des premiers ragtimes enregistrés. Le ragtime devient vite populaire dès 1897, et des artistes afro-américains l’inscrivent cette année-là à leur registre comme Tom Turpin (1871-1922, qui aurait écrit des ragtimes dès 1892), puis deux ans plus tard l’inévitable Scott Joplin (vers 1868-1917). Dans les années 1900 et 1910, le style s’imposera avec Jelly Roll Morton (1890-1941) et ses disciples, qui s’en inspireront pour créer le jazz. Le jeu de piano dynamique et entraînant des interprètes de ragtime influencera donc également les fondateurs du Piedmont Blues dans les années 1920, dont le phrasé à la guitare, fluide et virtuose, est caractéristique. Bien que né il y a quelque cent trente ans, le ragtime conserve ses adeptes et cette tradition reste vivace de nos jours.

Photogravure tirée du magazine Leslie’s Weekly montrant des musiciens afro-américains en 1897. © : Knaffl & Bro. / Jubilo! The Emancipation Century.

Voici maintenant quelques pièces en écoute, dont certaines datent de la fin du XIXe siècle.
You’ve been a good old wagon but you done broke down et Mister Johnson, turn me loose en 1896 par Ben Harney. Enregistrements sur cylindres sur lesquels Harney chante ses compositions. Il existe une photo incroyable (que nous reproduisons ici) qui montre un groupe de musiciens afro-américains interprétant Mister Johnson, turn me loose, ou plutôt Mr. Johnsing, Turn Me Luse!, pour reprendre la légende originale. La composition de la formation (banjoïste, contrebassiste, violoniste et trompettiste) est très similaire à celle que l’on retrouvera dans les premiers groupes de jazz, une vingtaine d’années plus tard !
The maple leaf rag en 1904 par le United States Marine Band. Il s’agit de la plus ancienne version enregistrée de ce classique de Scott Joplin (1899).
The buffalo rag en 1906 par Vess L. Ossman. Interprétation très intéressante au banjo d’une composition de Tom Turpin (1904).
You’ve been a good old wagon en 1925 par Bessie Smith. Adaptation en blues de la composition You’ve been a good old wagon but you done broke down de Ben Harney citée plus haut.
West Coast blues en 1926 par Blind Blake. Parfait exemple de Piedmont Blues inspiré du ragtime originel.
Travelin’ man en 1938 par Virgil Childers. Il s’agit cette fois d’un représentant peu connu du Piedmont Blues, auteur de seulement six faces…

 

Jelly Roll Morton. © : American Blues Scene.