Charlie, la suite, troisième extrait !

Auteur de faces essentielles en 1931, redécouvert dans les années 1960, Skip James (1902-1969) est l’artiste le plus représentatif et le plus influent du blues de Bentonia.

La suite de mon roman Charlie n’est pas mort en vain – Le blues en héritage est désormais achevée, et la publication devrait intervenir courant février 2021. Je vous propose un troisième extrait issu du chapitre 5. Julius est en route pour la Louisiane avec deux bluesmen itinérants, mais l’un d’entre eux tombe sous les griffes du Ku Klux Klan. Julius doit dès lors faire étape à Bentonia. Comme toujours, ce texte s’accompagne de quelques images qui ne seront pas nécessairement reproduites dans le livre.

La plaque de la Mississippi Blues Trail devant le Blue Front Café, Bentonia. © : Visit Yazoo.

(…) Ils firent le plein avec un bidon d’essence appartenant à Marble, reprirent la route n° 3 qu’ils connaissaient déjà, récupérèrent leurs instruments chez les Tomey et continuèrent sur environ cinq kilomètres avant de bifurquer à gauche sur une route qui entrait dans une zone boisée, aujourd’hui la Old Highway 49. L’itinéraire s’infléchissait ensuite au sud pour retomber sur la Highway 49. Mais ils n’y restèrent pas. Trois cents mètres plus loin, ils retrouvèrent à gauche le croisement vers Bentonia, lieu de l’enlèvement de Josiah la veille. Deux petits kilomètres plus loin, en longeant la voie ferrée, ils entrèrent dans Bentonia. Ce n’était pas une ville, un simple village avec des habitations plutôt rares et espacées. Clifton avait dit à Sonny de prendre à droite à hauteur de l’église, de traverser la voie ferrée et d’emprunter tout de suite la première à gauche, ce serait la première maison. Sonny alla un peu trop loin, s’en rendit compte, et cent mètres après l’église, il fit demi-tour et stoppa sur une petite place à droite, ce qui surprit Julius.
– Euh, il suffit de prendre à gauche maintenant, on vient de repasser devant l’église.
– Oui, je crois aussi mais je veux être sûr, je vais demander, c’est à ce croisement que j’ai joué, mais ça date de cinq ou six ans.
Effectivement, une femme se tenait devant la maison sur la place, qui semblait aussi faire office de petite épicerie… Sonny s’approcha. En fait de femme, il s’agissait d’une adolescente, âgée de quinze ou seize ans.
– Hello ! Je m’appelle Sonny Home, et toi ?
– B’jour m’sieur ! Moi c’est Mary, Mary Holmes…
– OK, Mary. Avec mon copain, on cherche la maison de Rick Starkey mais on est un peu perdus…
– C’est juste à côté, vous n’avez qu’à passer les rails, c’est la maison juste derrière l’église.
– Ah d’accord, merci bien !
– De rien m’sieur ! Dites, mes parents connaissent les Starkey, ils ont des musiciens dans la famille…
– Nous aussi on est musiciens, c’est pour ça qu’on est là…
– Vous jouez du blues ?
– Oui, c’est ça, du blues…

Jimmy « Duck » Holmes, propriétaire du Blue Front Café et actuel meilleur représentant du blues de Bentonia. © : Mississippi Folklife.

Peut-être que cette jeune fille avait vu jouer Sonny cinq ou six ans plus tôt, mais elle ne parut pas s’en souvenir. Ce n’était pas très prudent de s’attarder sur cette place, la Buick se voyait comme une mouche dans un verre de lait.
– Écoute, Mary, il faut vraiment qu’on parte, on nous attend, tu comprends… Mais je te promets que si on joue par ici, on reviendra te voir.
Mary le regarda par en dessous, un peu mi-figue mi-raisin, puis elle finit par sourire en s’éloignant doucement vers sa maison. Pourvu qu’elle n’ameute pas tout le quartier, Sonny s’en voulut et regretta de lui avoir dit qu’ils étaient musiciens… Heureusement, Julius était resté dans la voiture, hors de vue de la jeune Mary. Ils n’eurent aucun de mal à trouver la maison de Starkey. Né ici, Rick Starkey venait d’avoir quarante ans. De taille moyenne, il avait des traits harmonieux et de longs doigts fins, un peu comme ceux de Sonny. Chanteur et guitariste, il était un bluesman très respecté autour de Bentonia. Ambulancier en France durant la Première Guerre mondiale, il aimait dire qu’il se perfectionna à la guitare durant cette période, avec des soldats français mais noirs, sans doute originaires des Antilles… Habituellement, c’était un homme plutôt jovial, mais, informé par Clifton Marble de la situation, il affichait un visage grave. Il ne montra aucune inquiétude devant les deux hommes, qui s’empressèrent de lui confirmer qu’ils ne se faisaient aucune illusion sur le sort de Josiah, mais qu’ils tenaient à être là s’il se passait quelque chose. Tout en sachant qu’il ne se passerait peut-être rien. Ou qu’ils n’en sauraient rien.

L’église de Bentonia de nos jours. © : Google Maps/Google Earth.

En entrant, Julius comprit tout de suite qu’ils se trouvaient dans un juke joint, un club similaire à celui dans lequel il avait débuté sur scène en 1934, à Drew. Mais il semblait clandestin car rien à l’extérieur n’indiquait qu’il s’agissait d’un club. Plutôt miteux, il comportait toutefois un bar à l’intérieur, mais au choix limité, avec des cruchons pleins de tord-boyaux de fabrication locale, whisky, alcool de maïs… Starkey capta sans doute le regard interrogateur de Julius.
– C’est mon club, je l’ai baptisé Son’s Lounge car on m’appelle « Son »… Il paye pas de mine mais tout le monde le connaît et tous les meilleurs bluesmen du coin viennent jouer chez moi. Vous verrez, ce soir, y aura foule…
Ce qui était un grand mot sachant que la salle pouvait contenir trente personnes au maximum. Mais Rick Starkey était fier de son établissement.
– Je l’avais déjà à la fin des années 1920, mais après j’ai un peu bourlingué, j’ai traîné du côté de Greenwood. Mais depuis 1935, j’ai plus bougé d’ici et c’est une affaire qui roule. En plus, maintenant je peux vendre de l’alcool, avant j’avais pas le droit avec leur Prohibition. Euh bon, en fait, j’ai pas complètement le droit non plus maintenant, c’est pour ça qu’on voit rien de l’extérieur. Mais on me laisse à peu près tranquille, je fais jamais de problème, je respecte le couvre-feu, tout s’arrête à 10 heures du soir. Tenez, ce soir, y aura Skippy Curtis, un type super, un vieil ami, je lui ai appris le blues et maintenant c’est le meilleur en ville. Vous pourrez aussi jouer, si vous voulez…
Starkey en oubliait le reste. Mais c’était aussi un bon moyen de faire tomber la tension. (…)

Texte © : Daniel Léon. Toute reproduction interdite, même partielle.

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