Article « Les temps du blues » – 29 dec 2018

Sur scène copie

Au programme de mon émission sur YouTube, Matt « Guitar » Murphy (rubrique « Un blues, un jour ») et Sonny Terry (rubrique « Sur scène »).

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Dans The Blues Brothers(1980) avec Aretha Franklin. © : 45 Ruminations Per Megabyte.

Suite au décès de Matt « Guitar » Murphy en juin dernier, j’avais publié sur le site Internet de Soul Bag un article détaillé en hommage au bluesman. Je vous propose ici le texte intégral de cet article, légèrement réadapté avec des photos et des liens supplémentaires, ainsi qu’une sélection discographique.

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© : AllMusic

Nul n’a oublié l’homme au physique de culturiste qui jouait le rôle en 1980 du cuisinier et époux d’Aretha Franklin dans le film The Blues Brothers. Mais à l’époque, Matt « Guitar » Murphy, car il s’agit de lui, avait déjà écrit quelques-unes des plus belles pages de la guitare blues du siècle dernier, et la liste de ses collaborations en ferait pâlir plus d’un. Il s’est donc éteint ce 15 juin 2018 à l’âge de 88 ans, à Miami en Floride. Né Matthew Tyler Murphy le 29 décembre 1929 à Sunflower, Mississippi, sa famille déménage pour Memphis alors qu’il est encore tout petit… En grandissant, grâce à une tante qui possède des disques de blues, il découvre cette musique en écoutant Peetie Wheastraw, Blind Boy Fuller et T-Bone Walker, mais aussi des jazzmen. D’ailleurs, il rêve d’abord d’avoir une… clarinette. Mais, à l’instar de son frère Floyd, il se met bien vite à la guitare qui deviendra bien sûr son instrument de prédilection.

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© : Discogs

Tout commence vraiment en 1948 pour Matt Murphy, quand il rencontre à West Memphis Howlin’ Wolf qui l’engage dans son tout premier groupe, les House Rockers, qui comprennent, outre Murphy, notamment Little Junior Parker (hca), Willie Johnson (g), et bientôt Pat Hare (g) et James Cotton (hca), excusez du peu ! Bien qu’il ait pratiquement 20 ans de moins que le Wolf, Murphy cherche à s’imposer en leader pour l’organisation du groupe (d’après Moanin’ at Midnight – The Life and Times of Howlin’ Wolf, par James Segrest et Mark Hoffman, Thunder’s Mouth Press, 2004) : « Il n’y avait aucune organisation. Wolf savait juste qu’il avait besoin d’un guitariste. J’ai réellement contribué à structurer le groupe car ces types ne savaient pas faire (…). Je n’étais qu’un jeune parvenu, je pensais que je savais tout. Ce qui n’était évidemment pas le cas. Mais peu importe, ça suffisait pour ces mecs… » Très populaire, la formation tourne activement dans les clubs de la région.

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Le verso de la pochette du disque original de l’American Folk Blues Festival 1963. © : Discogs

Little Junior Parker et Matt Murphy deviennent de plus en plus proches, au point de se produire également ensemble au sein d’un autre groupe, baptisé les Blue Flames, et ils finissent par quitter le Wolf. Ils fréquentent d’autres musiciens, et en 1951, le nom de Matt Murphy apparaît pour la première fois sur un disque, celui d’un certain Robert Bland, sur le point de se faire appeler Bobby « Blue » Bland… Sur ce single gravé à Memphis pour Mod (Crying all night long / Dry up baby), on note aussi la présence d’Ike Turner au piano. L’année suivante, une séance réunit les mêmes plus Johnny Ace (p). Toujours en 1952, quand Matt partira à Chicago, son frère Floyd le remplacera auprès de Junior Parker, jouant de la guitare en 1953 sur plusieurs titres importants dont peut-être Feelin’ good et Mystery train (mais il y a sans doute aussi Pat Hare)…

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Avec James Cotton au festival de Chicago, 2010. © : Brigitte Charvolin / Soul Bag.

Parallèlement, Matt joue au sein du band du bassiste et chef d’orchestre de jazz Tuff Green, déjà à l’origine des premières faces de Bobby Bland (avec Murphy donc !), et qui contribuera à la formation du groupe qui accompagnera B. B. King sur son immense succès Three o’clock blues. Il rencontre aussi le pianiste Memphis Slim, avec lequel il va véritablement s’imposer comme un des grands novateurs de la guitare électrique. Son jeu lumineux, à la fois cinglant, véloce, expressif et virtuose, emprunte à la fois au blues et au jazz, mais son dynamisme lui vaudra de s’étendre aussi au rock ‘n’ roll alors naissant. Les faces du duo, originellement rassemblées sur l’album « Memphis Slim USA »(et rééditées sur diverses compilations) portant sur la période 1952-1954 (1954 concernant Murphy), comptent parmi les plus marquantes de l’histoire du blues. Les deux hommes se retrouveront sur disque au tournant des années 1950 et 1960.

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La pochette du premier disque des Blues Brothers, 1978. © : Discogs.

Désormais fixé à Chicago, Murphy fait vite partie des musiciens les plus demandés de la ville. En 1957, il apparaît au sein du groupe de l’harmoniciste Billy Boy Arnold avec un autre maître de la guitare moderne, Jody Williams. Il serait bien long d’énumérer tous ses travaux avec d’autres, qui intègrent au gré des décennies Muddy Waters, Sonny Boy Williamson II, Otis Rush, Buddy Guy, Albert King, Koko Taylor, Joe Louis Walker, Billy Branch… Mais il faut citer sa présence sur de grands succès de Chuck Berry en 1960-1961 (puis en live à Chicago en 1986 !) ou aux côtés d’Etta James en 1961. Bien entendu, comme c’est souvent le cas pour de tels accompagnateurs, Matt Murphy enregistre peu sous son nom.

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© : Discogs

Mais en 1963, lors de la deuxième tournée en Europe de l’American Folk Blues Festival (« American Folk Blues Festival 1963 »), il fait un carton devant des fans médusés par son aisance instrumentale. En 1967, il grave un titre en deux parties pour Tarpon (vite réédité par Emerson), Sufferin’ soul. En 1970, il participe à l’album « Born To Love Me » de Jimmy Reeves Jr., un artiste dont on sait peu de choses, sinon qu’il se faisait passer pour le fils de Jimmy Reed, au grand dam de ce dernier… Anecdotique, me direz-vous ? Certes, mais en y regardant de plus près, on relève que ce disque est produit par Willie Dixon, et que les musiciens présents, outre Murphy et Dixon, se nomment Shakey Horton (hca), Lafayette Leake et Sunnyland Slim (p) ! À signaler aussi un autre album produit la même année par Dixon, « Windy City Blues », sur lequel Murphy partage quatre morceaux avec Albert King et Mighty Joe Young (g), et Lafayette Leake (p). Enfin, son long partenariat (six albums…) avec un compagnon de ses premières années, l’harmoniciste James Cotton, est évidemment à souligner.

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Matt Murphy, Joe Louis Walker, Billy Branch, Villeneuve-sur-Lot, 1999 © Brigitte Charvolin / Soul Bag.

L’année 1978 marque un nouveau départ pour Murphy qui rejoint les Blues Brothers, dont le premier album, « Briefcase Full Of Blues »(Atlantic), se hisse à la première place de charts de Billboard. Et cela débouche deux ans plus tard sur le film éponyme et le succès planétaire qui s’ensuit. Murphy tourne et enregistre un temps avec le groupe (il sera aussi de la partie pour la suite en 1998, Blues Brothers 2000), puis il signe enfin un album complet sous son nom en 1990, l’excellent « Way Down South », réalisé à Austin au Texas pour Antone’s. Il y retrouve son frère Floyd et là encore un beau casting comprenant Mel Brown (p), Angela Strehli (voc), Mark « Kaz » Kazanoff (sax) et Tony Coleman (dm). Deux autres suivent pour Roesch, « The Blues Don’t Bother Me » (1996) et « Lucky Charm », un peu inférieurs mais honorables. Matt « Guitar » Murphy ne tournait pas si souvent par chez nous, et ce fut une chance de le voir lors d’une belle tournée en 1999, durant laquelle il se produisait (toujours impressionnant) avec Joe Louis Walker (g) et Billy Branch (hca).

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Au festival de Chicago, 2010. © : Brigitte Charvolin / Soul Bag.

Triste ironie du sort, les deux frères Murphy sont victimes en 2002 à quelques mois d’écart d’attaques qui les affaiblissent sensiblement. Pour Matt, c’est le début d’une semi-retraite dont il ne ressort que ponctuellement, notamment pour honorer les invitations de son ami fidèle Dan Aykroyd. D’ailleurs, en 2011, le label Bluzpik a sorti « Last Call », un album enregistré en 1986 en public avec les Blues Brothers. Malgré tout, ces dernières années, il avait retrouvé suffisamment de moyens pour se produire avec ce qui restera son dernier groupe, les Nouveaux Honkies, dans la région de Miami. Il est entré au Blues Hall of Fame en 2012. Irremplaçable comme l’était par exemple Hubert Sumlin (comme par hasard aussi passé par « l’école » Howlin’ Wolf…), Matt « Guitar » Murphy était un géant, un des plus beaux stylistes de l’instrument et l’un des plus importants novateurs de la guitare blues moderne. Et hélas certainement le dernier de sa génération.

 

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© : eil.com

En deuxième partie d’émission en cette période de fêtes de fin d’année, je poursuis ma série d’enregistrements en public marquants. Je m’arrête aujourd’hui sur des concerts véritablement historiques qui vont nous ramener environ 80 ans en arrière, et qui s’appellent « From Spirituals to Swing ». En outre, hasard du calendrier, c’est presque un anniversaire car ils ont eu lieu le 23 décembre 1938 et le 24 décembre 1939, tous deux dans la très fameuse salle du Carnegie Hall à New York. On doit l’initiative au producteur de la marque Columbia, John Hammond, qui prévoyait d’inscrire à son programme Robert Johnson, mais ce dernier est mort quelques mois plus tôt, en août 1938…

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© : AllMusic

Ce qui ne l’a toutefois pas empêché de mettre sur pied un plateau impressionnant et jamais réuni précédemment, composé d’artistes de grands orchestres de jazz, de R&B, de gospel et de blues. Autre première, et peut-être encore plus exceptionnelle et symbolique, les spectacles comprenaient des artistes afro-américains mais aussi des Blancs, et le public était de la même manière mixte. Si c’est évidemment très commun de nos jours, il faut savoir que c’était complètement révolutionnaire à cette époque marquée par la ségrégation. Et c’était surtout vu d’un très mauvais œil par les instances, et Hammond aura d’ailleurs du mal à financer son projet…

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© : Pandora

En tout cas, les artistes présents incluaient entre autres les orchestres de Count Basie, d’Hot Lips Page et de Benny Goodman, pour le gospel Sister Rosetta Tharpe et le Golden Gate Quartet, pour le boogie-woogie et le R&B Meade Lux Lewis, Albert Ammons, Jimmy Rushing et Joe Turner, enfin pour le blues Ida Cox, Helen Humes, Big Bill Broonzy et Sonny Terry… C’est d’ailleurs Sonny Terry que j’ai choisi : on l’entend le 24 décembre 1939, seul avec son chant caractéristique en falsetto, son harmonica et son foot stomppour marquer la cadence. Une musique très rurale et très émouvante… Inutile d’ajouter que l’on n’avait jamais vu ça à l’époque dans une grande salle comme le Carnegie Hall ! Le morceau s’appelle Mountain Blues.

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© : AllMusic

Les deux concerts de 1938 et 1939 sont aujourd’hui rassemblés sur un coffret de 3 CD intitulé « From Spirituals To Swing – The Legendary 1938 & 1939 Carnegie Hall Concerts Produced By John Hammond » (Vanguard, 1999).

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