Charlie, la suite, quatrième extrait !

Accordéoniste et joueur de frottoir dans une voiture à La Nouvelle-Ibérie, Louisiane, octobre 1938. © : Russell Lee / Library of Congress.

La suite de mon roman Charlie n’est pas mort en vain – Le blues en héritage est désormais achevée (Un cadeau au goût amer pour Julius – Le blues en héritage), et la publication devrait intervenir courant février 2021. Je vous propose un quatrième extrait issu du chapitre 10. Julius est désormais en Louisiane, d’où viennent ses parents. Comme toujours, ce texte s’accompagne de quelques images qui ne seront pas nécessairement reproduites dans le livre.

(…) Une fois en Louisiane, Julius sentit d’abord la chaleur. En cette fin avril, la température flirtait en journée avec les 30 °C à l’ombre, une valeur assez nettement supérieure à celle de Clarksdale à la même époque. Le taux d’humidité ajoutait à l’inconfort qu’il éprouva en arrivant dans une grande ville comme Baton Rouge. Il regretta sa semaine précédente à McComb, qui resterait parmi ses meilleurs souvenirs depuis qu’il faisait du blues. Outre l’accueil réservé par Martin Cleve et l’enthousiasme des spectateurs, il se ressourça pleinement dans cette petite ville qui vivait par et pour la musique. Dès lors, il ne s’attarda pas à Baton Rouge où il passa seulement une nuit. Il entrait maintenant dans Eunice, quand même un peu étreint par l’émotion. La route n° 190 traversait la ville d’est en ouest et il se gara au hasard dans ce qui ressemblait au centre, au niveau d’un grand carrefour avec la route n° 13. Julius était un peu dérouté par l’agencement des rues. Certes, comme presque partout aux États-Unis, elles se croisaient perpendiculairement, mais selon un maillage bien plus resserré, un peu comme si la ville se recroquevillait sur elle-même.

Une maison dans les environs de Eunice, années 1930. © : Louisiana Digital Library.

Julius ne savait du tout comment s’y prendre. Il marcha un peu vers l’ouest et prit la première à gauche. Au bout de seulement soixante mètres, nouveau croisement ! Juste après, il tomba sur un bar. De l’autre côté de la rue, une petite épicerie servait de cadre à une scène qui le stupéfia. Sous la fenêtre, assis un banc constitué de quelques planches clouées, il vit d’abord deux musiciens. Celui de gauche fumait un gros cigare, un accordéon posé sur les cuisses. Son compagnon tenait un instrument rarement vu par Julius, une sorte de panneau métallique ondulé qu’il connaissait sous l’appellation de washboard. Il apprendrait bientôt qu’il portait localement le nom de frottoir. Les deux hommes étaient jeunes, pas plus de trente ans, mais la scène montrait un autre élément inattendu. Deux enfants les encadraient. À gauche, un gamin de sept ou huit ans était assis au bout du banc, et une fillette se tenait debout sur la droite. Elle était noire, comme les musiciens, mais le gosse, lui, était blanc.

Amédé Ardoin, pionnier de la musique cadienne. © : Wikipédia.

Comme les musiciens faisaient une pause, selon un rituel immuable, Julius s’approcha et engagea la conversation. Mais après les présentations d’usage, il vint rapidement à sa principale préoccupation. Il leur demanda d’abord s’ils connaissaient des gens du nom de Beacon, ou bien d’autres qui les auraient connus. Mais compte tenu de leur âge et sachant que les parents de Julius quittèrent la région plus de vingt ans plus tôt, c’eût été trop beau. S’exprimant avec un accent français un peu traînant, l’accordéoniste lui confirma que cela ne leur évoquait rien. Son copain opinait du chef, mais il ne disait rien car il ne parlait que le français. Julius passa donc au plan B.
– Dans le Mississippi, j’ai joué du blues avec deux musiciens qui ont séjourné dans la région, ils s’appellent Sonny Home et Josiah Sinner.
L’accordéoniste réfléchit quelques instants.
– Josiah, bien sûr que ça me dit quelque chose, j’ai connu un Josiah, oui, il est venu jouer par ici, et puis un peu partout, à Mamou, à Crowley, aux Opelousas, et même après Lafayette, à Breaux Bridge…
Julius ne masqua pas son étonnement. Il s’attendait à ce qu’il lui parle de Sonny, musicien bien plus expérimenté et surtout plus talentueux que Josiah, insignifiant à tous les niveaux.
– Ah bon, tu es sûr ?
– Ah ouais, sûr et certain maintenant que j’y repense. Il jouait de la mandoline, on n’en voit pas souvent dans notre coin. Un tout petit bonhomme, il avait plus de dents…

Le Liberty Theater à Eunice en 1924. © : Bevan Brothers Photography, Harris Images / 64 Parishes.


Le physique de Josiah ! Julius avait oublié combien cela suffisait pour marquer ceux qui le rencontraient.
– Il n’était pas avec un guitariste, un ancien pasteur ?
– Si, il se pointait de temps en temps avec un autre gars mais je sais pas si c’était un pasteur, il en avait pas trop l’air en tout cas. Mais ils n’étaient pas toujours ensemble. Bon, notre musique est différente de la vôtre, mais comme on jouait nous aussi à droite et à gauche, de temps en temps on se retrouvait dans les mêmes patelins. Comme je parle anglais, j’ai discuté une fois avec ce Josiah, on a bu quelques coups mais son copain n’était pas là. Il m’a expliqué qu’ils venaient tous les deux du Mississippi, mais aussi que son copain faisait des affaires par ici, enfin du moins vers Breaux Bridge, là où ils viennent d’ouvrir un chantier pour de nouvelles digues dans le bayou et autour de la rivière Atchafalaya. Franchement, je sais pas de quelles affaires il voulait parler. Je crois que ça va faire bien trois ans qu’on les a plus revus. Et puis le blues, ici, tu sais, c’est pas trop notre musique… (…)

Texte © : Daniel Léon. Toute reproduction interdite, même partielle.

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