Charlie, la suite, cinquième extrait !

Sam « Old Dad » Ballard, chanteur de La Nouvelle-Ibérie, Louisiane, juin 1934. © : Alan Lomax / Library of Congress.

La suite de mon roman Charlie n’est pas mort en vain – Le blues en héritage est désormais achevée (« Un cadeau au goût amer pour Julius – Le blues en héritage »), et la publication devrait intervenir courant février 2021. Je vous propose un sixième extrait issu du chapitre 16. Toujours en Louisiane, Julius fait ses premiers pas en radio. Ce texte s’accompagne de quelques images qui ne seront pas nécessairement reproduites dans le livre.

(…) Vendredi 30 avril 1937 à 12 h 30, Julius fit ses premiers pas en radio. Le duo composé d’Amédé et de Jonas, puis Abe Nathan, le précédèrent, le couple Daffan clôturant l’émission. Tout se passa bien. Le matin, Julius avait effectué une ultime répétition. Il était détendu, comme libéré après sa visite à l’ancienne ferme des alligators. L’après-midi, il prépara son émission du soir, ce qui consista en gros à établir la playlist des morceaux qu’il jouerait. L’heure venue, tout se déroula à nouveau sans incident, Julius était en confiance et cela se sentait, et les émissions du lendemain prolongèrent son doux rêve. Il passa son dimanche à écrire, car il avait une idée derrière la tête, composer au moins une chanson inspirée par son nouvel univers louisianais, et bien sûr l’interpréter dans une de ses émissions la semaine suivante.

Une Buick Model 57 de 1930, voiture que je « prête » à Julius dans mon livre.© : Classiccardb.com


Quand il sortit de l’hôtel lundi matin, Julius envisageait d’aller faire un tour en ville. Le soir, il irait voir Amédé et Jonas au Crawfish, Seafood & Dance. Il s’étonna un peu de trouver Basile en train de tourner autour de sa voiture.
– Salut, ça va, il y a un problème ?
– Salut, non… euh… enfin, y a un truc bizarre à l’arrière de ta voiture, viens voir…
Le mécano lui désigna un point en bas du passage de la roue arrière droite, juste sous le feu, ce qui le rendait difficile à voir. Un petit trou rond bien net.
– Eh bien, c’est quoi, j’ai pris une pierre ? Ce trou était déjà là quand je t’ai laissé ma voiture ?
– Non, il n’y était pas la semaine dernière, je l’aurais vu, je pense… Et c’est pas une pierre, c’est une balle…
– Une balle, mais c’est impossible…
– Si, si, une balle, j’te jure, on est tous chasseurs dans la famille, j’ai l’habitude. Un petit calibre, une carabine à mon avis, mais une balle, une vraie…
– Ça alors, tu veux dire qu’on m’a tiré dessus ?
– Sur la bagnole, en tout cas… Mais peut-être que t’étais pas dedans quand ça s’est fait. Mais ça n’a pas pu arriver ici, en ville. Ces carabines font pas beaucoup de boucan, mais quand même…
– De toute façon, je ne vois pas, je ne connais vraiment personne ici… Et je me déplace à pied… À part la radio, je suis sorti une seule fois, jeudi dernier, pour aller à Arnaudville. Maintenant que j’y repense, j’ai rencontré un type bizarre là-bas. Je cherchais un renseignement, sur une ancienne ferme d’alligators que mes grands-parents ont connue. Le type m’a presque jeté de chez lui, comme s’il avait peur, alors que je voulais juste une info… Finalement, on m’a indiqué la ferme, j’y suis allé, et quand je suis reparti, en sortant d’Arnaudville, j’ai entendu deux bruits comme des petites explosions et comme un choc à l’arrière. J’ai cru que j’avais crevé, je suis descendu voir, je n’ai pas vu le trou, et voilà, je suis reparti sans autre souci… Je ne vois que ce type d’Arnaudville, mais pourquoi, pour un simple renseignement ?

Le bayou au soleil couchant dans la région d’Arnaudville. © : Cajun Customized Excursions.


– La deuxième balle a dû te rater… Plus tu te rapproches des bayous, plus il se passe des choses bizarres, certaines personnes n’aiment pas trop qu’on vienne mettre le nez dans leurs affaires, on a nos croyances, aussi… Moi je pense que c’est ça, le type a voulu te donner un avertissement, c’est sa manière de te dire de pas retourner fouiner par là-bas…
En lui tirant dessus, quand même… Il choisit de laisser croire qu’il relativisait l’incident. En outre, il ne voulait pas s’étendre avec Basile. Certes, à dix-neuf ans, il n’était même pas né en 1915, au moment de la disparition des grands-parents de Julius, mais il avait de la famille… Heureusement, Basile l’aida en changeant de sujet pour lui dire qu’il l’avait écouté à la radio.
– Du blues, j’en avais entendu qu’à la radio par ici, et pas souvent… Mais je crois que les gens aiment bien dans le coin même si on n’a pas de musiciens comme toi. En tout cas moi ça me plaît bien, et c’est la première fois que je vois un bluesman en chair et en os !
Julius était satisfait. Sa démarche pour retrouver la trace de ses grands-parents le comblait tout en l’apaisant. Il n’irait pas plus loin. Car il appartiendrait désormais à ses parents de s’expliquer, ce serait une prochaine étape. Julius n’oubliait pas non plus que les événements tragiques de Bentonia remontaient à seulement trois semaines, et il voulait apprécier cette période de sérénité.

Cousin d’Amédé Ardoin, Alphonse « Bois Sec » Ardoin (1915-2007) fut également un maître de la musique cadienne et un précurseur du zydeco. © : Les éphémérides d’Alcide.


– Eh bien je crois que je vais garder cette voiture avec son trou, ça me fera un souvenir de Louisiane…Basile se mit à rire. Pour lui, tout cela n’avait pas grande importance. Le trou ne se voyait pas, à moins de s’approcher de très près, et encore… Julius attendit que Basile retourne au garage. Puis il ouvrit la malle arrière dont il sortit une sorte de petite caissette enveloppée dans une pièce de tissu. Il l’avait repérée en faisant l’inventaire du contenu de la voiture à Jackson. Elle contenait cinquante munitions et un chargeur de rechange pour le Colt 45. Julius ôta sa veste et fit une boule grossière avec la caissette, entra dans l’hôtel, passa devant Melinda qui finissait d’essuyer la table sur laquelle il avait pris un café une demi-heure plus tôt et monta dans sa chambre. Il continuait de penser que l’incident d’Arnaudville n’aurait pas de suite. Mais il savait trop bien que la violence pouvait surgir à tout moment. Il avait une arme, autant apprendre à s’en servir. Après la caissette avec les balles, il sortit le pistolet de son sac et le soupesa. Il lui sembla léger. Effectivement, c’était un petit pistolet, mais il tuait très bien pour sa taille. (…)

Texte © : Daniel Léon. Toute reproduction interdite, même partielle.

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