Charlie, la suite, sixième extrait !

Le Po’ Monkey à Merigold, Mississippi. © : Wikipedia.

La suite de mon roman « Charlie n’est pas mort en vain – Le blues en héritage » est désormais achevée (« Un cadeau au goût amer pour Julius – Le blues en héritage »), et la publication devrait intervenir courant de ce mois de février 2021. Je vous propose un sixième extrait issu du chapitre 21. Après son séjour en Louisiane, Julius est de retour à Clarksdale, où il rencontre un bluesman qui lui fait découvrir les juke joints de la région. Ce texte s’accompagne de quelques images qui ne seront pas nécessairement reproduites dans le livre.

(…) À partir du mardi 6 septembre, durant près de trois semaines, Chester emmena Julius en une dizaine de lieux différents au sud de Clarksdale, à Duncan, Shelby, Tutwiler, Webb, Drew et Cleveland, mais aussi dans des juke joints visiblement non rattachés à des localités. Certains de ces clubs étaient très petits et encore plus minables que le Black Beast à Drew, où Julius fit son premier concert en 1934. Le cachet moyen s’élevait à un dollar cinquante la soirée, mais les pourboires dépassaient toujours largement cette somme, et ils se produisirent également plusieurs fois dans les rues quand la taille des villes le permettait. Ils arrivaient généralement sur place en fin de matinée pour disposer de quelques heures avant les shows. Car Chester, qui jouait aux dés, avait besoin de temps. Il s’efforça d’ailleurs de convertir Julius. Ce dernier finit par céder mais il fit preuve de prudence en s’arrêtant systématiquement dès qu’il risquait de perdre de l’argent. Et comme il était peu chanceux, il s’arrêtait très souvent. Il nota que Chester n’était pas pour autant un flambeur, il aimait le jeu mais sans miser de façon inconsidérée et savait lui aussi se retirer si nécessaire.

Rue à Shelby, Mississippi, juin 1940. © : Marion Post Wolcott / Library of Congress.

L’ambiance dans certains juke joints était toujours étouffante et parfois lourde, d’autant que les clients s’alcoolisaient très vite. Le 13 septembre, Chester et Julius se rendirent à Merigold, entre Shelby et Cleveland, où ils prirent une piste à droite. Ils la suivirent sur environ mille cinq cents mètres pour tomber sur un cabanon miteux en rase campagne. Pas d’autre bâtiment à l’horizon. Contrairement aux juke joints habituels, il était curieusement haut perché et on y accédait par un escalier de sept marches. Comme il n’y avait rien à proximité, les concerts débutaient tôt, dès 17 heures, et le public se composait essentiellement de locaux employés sur un chantier de rénovation de la route de Clarksdale. L’intérieur, qui pouvait accueillir une cinquantaine de personnes, comptait un bar minuscule en entrant à droite, quelques chaises alignées contre les parois et seulement quatre tables longues. La scène, comme d’habitude, se trouvait au fond. Programmés à 19 heures, Chester et Julius arrivèrent une bonne heure plus tôt. C’était presque plein. Un chanteur-guitariste s’époumonait et Julius reconnut le Pony blues de Charlie Patton. Il rêva un instant d’entrer dans un club où un bluesman reprendrait ses morceaux…

À la fin des années 1930, les groupes s’étoffent de plus en plus dans les grandes villes, avec des batteurs comme ici à Memphis, Tennessee, en octobre 1939. © : Marion Post Wolcott / Library of Congress.

Bières en main, ils essayèrent d’avancer un peu et se retrouvèrent complètement à gauche, au centre de la salle. Presque tout le monde fumait et ils n’y voyaient quasiment rien, seuls le bar, les tables à l’opposé et bien sûr la scène étant faiblement éclairées. Plusieurs couples dansaient, les protagonistes serrés les uns contre les autres au point qu’on n’aurait même pas pu glisser une feuille de papier entre les corps. Les chaises le long de la paroi où ils se tenaient étaient toutes occupées. Soudain, Chester donna un petit coup de coude à Julius et le força à regarder un peu plus loin à gauche. Il vit un couple et train de s’embrasser et allait demander à Chester en quoi c’était captivant, quand celui-ci lui donna un autre coup de coude, avant de le fixer, rigolard, tout en reculant légèrement pour qu’il voie mieux. Avec sa haute taille, Julius bénéficia cette fois d’une vue plongeante imprenable. Penchée sur lui, la femme embrassait toujours son compagnon. Mais dans sa main droite, elle tenait aussi son sexe dressé dont elle excitait le gland d’un mouvement circulaire à peine perceptible du pouce.

Vestiges de la gare de Tutwiler, Mississippi, ville probable de naissance de Sonny Boy Williamson II et de John Lee Hooker. © : Mississippi Blues Travellers.

Sans regret, Julius manqua l’épilogue de cette scène, entraîné par Chester qui avait repéré le patron. Quinze minutes avant la fin du set du premier bluesman, ils jouèrent des coudes pour se positionner juste à droite de la scène. Les spectateurs les plus proches du musicien lui jetaient quelques pièces directement à ses pieds, à même le sol… Un homme jovial approcha en titubant, se baissa et entreprit de vider sa bière directement dans la caisse de sa guitare ! Le bluesman recula brusquement sans toutefois cesser de jouer. L’autre se mit à chanter à tue-tête en secouant son verre dont le contenu aspergea une partie du public, et il se mit à rire aux éclats. Chester choisit ce moment pour sortir de l’ombre, s’avancer et venir poser tranquillement son Smith & Wesson 38 Special sur la scène, juste devant le musicien. Puis il vrilla son regard dans les yeux de l’ivrogne qui lui rendait un bon demi-quintal. En moins de trois secondes, son taux d’alcoolémie retomba à zéro et il s’évanouit dans la foule. (…)

Texte © : Daniel Léon. Toute reproduction interdite, même partielle.

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